Ema, 32 ans, et environ 32 ans de «sexisme ordinaire»

La naïve petite fille que j’étais ne pouvait que constater l’ordre naturel des choses que ce soit en regardant qui conduisait toujours la voiture, en m’apercevant à qui il manquait toujours de la crème fleurette dans les publicités... Bref, il semblait que dans mon monde les hommes occupaient les positions de pouvoir et d’autorité.

 

chargement des stéréotypes © valentin brunella chargement des stéréotypes © valentin brunella

Quand j’étais petite je rêvais d’être docteur, soigner mes poupée ça me plaisait mais très vite on m’assigna le rôle de l’infirmière. Ce sont les petits garçons qui m’avaient « gentiment » remplacés. Attention, on m’avait dit que mon rôle était essentiel, crucial : assister les jeunes médecins dans leurs tâches ardues. Les garçons sauvaient des vies et moi je les aidais à le faire. La naïve petite fille que j’étais ne pouvait que constater l’ordre naturel des choses que ce soit en regardant qui conduisait toujours la voiture, en m’apercevant à qui il manquait toujours de la crème fleurette dans les publicités ou encore qui étaient les leaders « naturels » dans les séries télévisées de mon enfance. Bref, il semblait que dans mon monde les hommes occupaient les positions de pouvoir et d’autorité. Et tandis qu’ils prenaient les grandes décisions de ce monde, les femmes se contentaient de rôles subalternes ou de « faire-valoir ». Comble de cette vision androcentrique*, cette phrase que j’entends encore souvent : « derrière chaque grand homme il y a une femme ». Ben voyons. Être cachée dans l’ombre d’un homme ? Pas vraiment le conte de fée auquel j’aspirais.

Le saviez-vous ? L' androcentrisme (du grec andro-, homme, mâle) est un mode de pensée, conscient ou non, consistant à envisager le monde uniquement ou en majeure partie du point de vue des êtres humains de sexe masculin. Wikipédia

1. T’es une nana, tous les métiers ne sont pas faits pour toi !

Métiers genrés © Valentin Brunella Métiers genrés © Valentin Brunella

La fin du lycée approchant, il était temps de choisir ma voie ! J’avais fait une terminale S et loin d’être maladroite dans les matières scientifiques et parce qu’il fallait bien faire un choix je me voyais bien ingénieur. A défaut d’avoir une passion l’image que je me faisais de ce « maker » un peu « old school » me plaisait bien. Le moins que l’on puisse dire c’est que je n’ai pas vraiment reçu d’encouragement quand on n’essayait pas tout simplement de m'en décourager.

Ma professeur d’histoire m’avait dit que les filières scientifiques étaient plus faciles pour les hommes. Ah bon ? Ma mère jouait les apprentis scientifiques essayant de m’expliquer à quel point les structures neuronales des femmes étaient différentes de celles des hommes justifiant une certaine vision de l’ordre des choses : « c’est comme ça, c’est la nature ! ». Mes copines me disaient qu’il n’y aurait que des « mecs » là-bas. Quelque peu déstabilisée et pas loin de croire à toutes les bêtises qu’on voulait me faire avaler je me demandais qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre ? 

« C’est qu’il est difficile à l’homme de mesurer l’extrême importance de discriminations sociales qui semblent du dehors insignifiantes et dont les répercussions morales, intellectuelles sont dans la femme si profondes qu’elles peuvent paraitre avoir leur source dans une nature originelle. » Simone De Beauvoir, le deuxième sexe I.

Pour répondre à cette question j’arpentais régulièrement les forums étudiants en quête d’un déclic. ça n’arriva pas. Au lieu de ça je m’agaçais de voir ces stands de métiers totalement genrés à l’image de notre société. Par exemple ces femmes très « féminines » au stand d’une GRANDE compagnie aérienne accompagnées d’un homme « sérieux », sorte de coq en train de veiller sur son poulailler. Les images en arrière plan du stand véhiculaient une vision de même nature : des « jolies » hôtesses de l’air qui prennaient soin des passagers et deux pilotes, de sexe mâle, d’allures rassurantes, veillant à amener leurs passagers du point A au point B en toute sécurité. Mon grand-père aurait kiffé.

Il était temps, je devais faire un choix. Je vois la plupart de mes copines partir dans les métiers de la santé, en sociologie, en écoles de commerce, dans des filières autour des ressources humaines, du marketing ou encore de la communication. Une exception toutefois, appelons-la « l’imprudente » car elle se mit dans un sacré pétrin ! Elle partit en DUT informatique ! On eut très peur pour elle mais il parait qu’elle s’en sortit indemne. Ouf. Quant à moi, sous la pression déguisée d’un certain paternalisme du genre : « c’est pour ton bien ma fille » je décidai de faire une école de commerce et en tirant du même coup un trait sur ma future ex-carrière d’ingénieur.  

2. A la recherche d’un job pour étudiante ou de celui de "faire valoir" ?

stage présente bien © valentin Brunella stage présente bien © valentin Brunella

J’étais en école de commerce, j’avais de la chance parce que mes parents payaient les fortunes demandées par une école plutôt gourmande mais pas pour le reste. Je décidai de travailler à côté de mes études pas tellement pour gagner de l’argent mais pour conquérir ma liberté. J’avais toujours eu l’impression que ma mère avait été capturée dès son plus jeune âge par sa dépendance matérielle à son père puis à mon père. Les conditions culturelles de son éducation n’avaient pas amélioré les choses. Pas sûr qu’elle s’en sorte. Pas question que ce soit mon cas.

J’ai postulé à quelques offres d’emploi et la plupart des retours que j’ai eu étaient autant de variantes de la fonction « d’hôtesse » ou de « faire-valoir » à la gente masculine. Par exemple j’ai eu cet entretien pour guider des agriculteurs dans un salon professionnel. Une bien belle histoire.

Le recruteur : « vous savez, c’est un salon professionnel d’agriculteurs : ils ne sont pas fins, s’ils font des blagues un peu tordues ou ont des gestes déplacés, il faudra pas pleurer. »

  • Moi : Mal-aise et silence.
  • Le recruteur : « votre but c’est de faire la belle, de les attirer sur le stand et éventuellement leur offrir un café. »
  • Moi : « génial ! » je réponds avec une certaine ironie que visiblement ne saisit pas le recruteur.
  • Le recruteur : « Puis après 18h en général on va boire un verre avec les hôtesses, tant qu’à faire ! j’espère que vous n’avez rien contre ça ? », dit-il lançant son plus beau sourire.
  • Moi : je réponds toujours avec ironie : « bon ben j’ai hâte de savoir si je suis retenue ! »
  • Le recruteur : « on vous recontactera, il faut que je vois deux, trois filles encore pour voir comment elles présentent. »

Fuite.

Ma jupe, mon sourire, ma gentillesse, mon éventuel décolleté, mes talons, mes jolies robes, mon beau tailleur, ou simplement tout ce qui est lié à cette vision de la « féminité » sont vus comme autant d’arguments marketing pour faire vendre un produit ou mettre en valeur l’homme qui veut vendre ce produit. Serai-je une sorte d’appât ? Devrai-je servir de « faire-valoir » à des hommes toute ma vie ? Pas question. Je suis quelqu’un d’intelligente, tenace, ambitieuse, créative, déterminée et je n’arrive pas à voir ce qui différencie fondamentalement mes compétences de celles d’un homme. Y-en a-t-il vraiment ? Je ne pense pas. 

Quelques années plus tard. 

3. Je postule à un job à responsabilité pas à un changement de sexe. 

Après deux années d’expérience, j’ai envie de plus de responsabilités, j’ai envie de manager une équipe, je m’en sens capable. Je cherche et gribouille des CV. Dans les offres d’emploi tout n’est pas explicitement exprimé, ce sont dans les entretiens que j’accède à un autre niveau de détails concernant les attentes pour ces postes « d’autorité ». Et c’est à ce moment là que les doutes de la part du recruteur se font sentir comme pour ce poste de responsable de département : 

« Vous savez c’est un job qui demande parfois de savoir faire preuve d’autorité, de savoir tenir son équipe et de pouvoir gérer les conflits » me dit-il présupposant que ça ne serait pas mon cas. Parce que je suis une femme ? 

En fait il décrivait l’idée que l’on peut se faire d’un bon père de famille. Quand je creusai pour comprendre comment les autres départements fonctionnaient je me rendis vite compte que cette entreprise était remplie de petits isolats professionnels fonctionnant comme des quasi-familles où le chef de département, presque toujours un homme, exerce une autorité paternaliste, fondée sur l’enveloppement affectif ou la séduction.

Plus globalement mon impression est que la définition des postes à responsabilité ou d’autorité, inclut toutes sortes de capacités et d’aptitudes sexuellement connotées. Si bien que pour réussir à tenir un poste à responsabilité j’ai le sentiment qu’il me faut non seulement posséder ce qui est explicitement exigé par la description du poste, mais aussi tout un ensemble de critère comme avoir une stature physique, une voix ou une autorité dite naturelle. Bref, si tant de postes sont si difficiles à occuper pour des femmes c’est qu’ils sont taillés sur-mesure pour les hommes, ou en tout cas c’est l’image qui en est véhiculée dans notre société. 

4. En freelance ou sur Tinder ?

t'es belle alors tais-toi © valentin brunella t'es belle alors tais-toi © valentin brunella

Je travaillais dans le marketing depuis presque quatre ans et puis j’ai eu envie de plus d’indépendance, de pouvoir gérer mes horaires, mes vacances, fatiguée par les cadres rigides et normés des entreprises qui ne faisaient plus sens pour moi. Je voulais devenir Freelance ou libre, au choix. Je commençais à prospecter des clients pour leur proposer mes services. Je décrochai mon premier rendez-vous, j’étais trop contente ! Emmanuel, le client, me proposa d’aller déjeuner, je lui proposai une approche assez ambitieuse et originale pour leur « content marketing » avec du live Facebook et des articles mettant en avant une expérience utilisateur. En face il y avait du répondant, je sentis que je faisais mouche ! De retour à la maison, je commençais la préparation d’une proposition commerciale ! Yesss ! J’entrevis ma première victoire, ma liberté dépendait d’une petite signature sur ce morceau de papier !

Et finalement je reçus un message d’Emmanuel : 

Bon. © valentin brunella Bon. © valentin brunella

Bon, je me dis que ce n’est pas bien grave et je me concentrais sur mon prochain rendez-vous commercial. Je faisais un déjeuner, on me proposait un diner pour « aller plus loin ». Il y avait toujours des détails qui intéressaient mes futurs ex-potentiels clients et dont je doutais qu’ils eussent un rapport avec ma proposition commerciale. Les avances restaient assez discrètes, presque furtives, mais bien concrètes. Dès qu’il s’agissait de signer un contrat, là, plus personne. Et quand je faisais remarquer que la situation me mettait mal à l’aise, de suite j’assistais à une fuite volontaire et consciente face à la vérité, d’une mauvaise foi insolente : « Mais non ! Tu croyais que c’était de la drague !? ». Ben voyons. 

C’est peut être de ma faute, je souris trop, je suis trop gentille, mes jupes seraient trop courtes ? Suis-je vraiment compétente ? Je doute de moi. Juste un temps. C’est son comportement qui n’est pas légitime, pas le mien. C’est injuste. Mon jeune âge ne jouait pas en ma faveur et mon utérus était une sorte de double peine. Mais quoi faire sinon persévérer ? Je persévère. 

5. Des enfants ou une carrière, j’ai un utérus alors il faut choisir !

charge mentale © Valentin brunella charge mentale © Valentin brunella

Mes ami.e.s et moi avons la trentaine, un âge où la question d’être en cloque peut se poser ! J’avais déjà un enfant et je n’avais jamais réellement connu de problème dans le monde professionnel à cause de ma mioche. Etait-ce de la chance ? Il semblerait. Je sortis un soir prendre un verre avec une amie et je sentis cette avocate au barreau de Montpellier assez tendue. Etait-elle stressée de m’annoncer une grande nouvelle : un mariage, un bébé ? Je tenta ma chance et à un moment de notre conversation, je dis avec un grand sourire : « alors avec Guillaume c’est pour quand le bébé ?! », elle m’engueula puis me somma d’arrêter de parler de bébé. Bon. Quelques jours plus tard je l’appellai pour discuter avec elle et essayer de comprendre le pourquoi de sa réaction. Sa réponse fut sans appel et ce fut avec la voix sanglotante qu’elle me dit : « si je fais un enfant maintenant, ma carrière est finie… c’est un dilemme. Au nom de quoi devrais-je choisir ? » 

Pas vraiment consciente de ce problème je commençais à interroger d’autres amies et je me rendis compte que c’était une problématique à laquelle beaucoup de femmes faisaient face mais très peu en parlaient, il y avait cette amie médecin qui me dit : quand j’étais interne le chef de service m’avait dit « tu ferais mieux de te faire ligaturer les trompes si tu veux un poste ». Il y a un mois une amie qui passait des entretiens me confiait qu’un recruteur comprenant qu’elle avait deux enfants lui demanda : « vous êtes bien sûr que vous avez une nounou ? Et vos enfants, ils sont souvent malades ? ». Poserait-on la question sen ces termes à un homme ? Pas si sûr, notamment quand je pose la question du « pourquoi » à un cadre d’une grande entreprise avec qui j’avais travaillé. La réponse est claire dans sa tête : « c’est la norme ! Je parle du rapport à la parentalité dans l’entreprise où selon les canons ordinaires il est moins acceptable qu’un papa parte tôt pour aller chercher ses enfants à l’école ou prenne un RTT pour garder un enfant malade. » 

Mon utérus serait un boulet professionnel ? Combien sommes-nous par peur à cacher notre grossesse le plus longtemps possible pour éviter les changements de comportements, les mises au placard ou autres ? Je n’ai pas la réponse mais nombreuses sont celles qui m’ont livré leurs témoignages allant dans ce sens.

« Quant aux servitudes de la maternité elles prennent selon les moeurs une importance très variable : elles sont accablantes si on impose à la femme de nombreuses procréations et si elle doit nourrir et élever les enfants sans secours ; si elle procrée librement, si la société vient à son aide pendant la grossesse et s’occupe de l’enfant, les charges maternelles sont légères et peuvent être compensées dans le domaine du travail ». Simone de Beauvoir, le deuxième sexe, I 

6. Espoir et fin. 

Voilà balayés quelques moments de ma vie, de nos vies en réalité. j’ai tenté de décrire avec l’authenticité la plus sincère la violence symbolique à laquelle les femmes se heurtent dans leur quotidien. J’ai essayé de questionner nos vécus pour démêler le légitime de l’illégitime et pour nous faire prendre conscience du déterminisme de nos comportements et de la manière dont nous les reproduisons. Mon objectif est d’éloigner un peu plus l’idée que finalement cet ordre des choses que nous vivons au quotidien serait d’ordre naturel. Il ne l’est pas. 

Mais derrière la noirceur de mes propos, il y a cet espoir que je porte et que je souhaite partager. J’ai une intuition. Elle s’est forgée à force de côtoyer des entreprises différentes : entreprises libérées, certaines startups, des entreprises de l’ESS. Leur culture d’entreprise* détonne, s’opposant de manière radicale au modèle d’organisation pyramidale hérité de l’ère industrielle et intrinsèquement lié au modèle patriarcal. Et lorsque j’évoque une culture d’entreprise différente attention aux équivoques ! Je ne parle évidemment pas des baby-foot ou autres joyeusetés de ce genre mais bien d’éléments culturels profonds qui redéfinissent jusqu’au contrat social de l’organisation en replaçant l’individu à l’épicentre des préoccupations. On peut noter par exemple que dans ces organisations on préfère aux comportements normés, la singularité créative et émotionnelle de chaque individu. 

Là est mon intuition : les entreprises de demain telles qu’elles semblent se dessiner pourraient être un terreau particulièrement fertile pour le développement des conditions culturelles et matérielles nécessaires à l’émancipation des individus dans toute leur singularité, et donc des femmes. Et j’analyse ces signaux faibles émis par ces entreprises pas comme les autres comme l’embryon d’un changement de paradigme plus global qui pourrait mener à l’abolition de ce monde patriarcal.

Parce que oui, là est notre sujet ! C’est en libérant le monde du travail à tous les niveaux des préjugés et des stéréotypes à propos des hommes et des femmes que nous créerons les conditions culturelles permettant l’expression de la personnalité de chacun.e. La prise de conscience individuelle que je porte à travers ce témoignage doit se transformer en une prise de conscience collective, vecteur de transformation globale de nos cultures d’entreprise et donc condition nécessaire à notre liberté intérieure. Je croise les doigts, croisez-les avec moi ! 

« Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie. » Poulain De La Barre. A bon entendeur, salut !

 

Fabrication : 100% artisanal, 100% fait main à partir de produits de qualité.

Ingrédients : 

Pierre Bourdieu, sociologue Français, « la domination masculine » ; édition du seuil ; p 84; 88 ; 89 ; 94

Simone de Beauvoir, philosophe Française : « le deuxième sexe I ; édition Gallimard ; p 30 ; 76 ; 184.

Témoignages et entretiens : merci à Aline, Adèle, Berthe, Anne, Bérangère, Claire, Clara, Céline, Cécile, Andréa, Pauline, Tati, Yvette, Polette, Bérénice, Bénédicte, Aline, Dorothee (noms d’emprunts :) ) pour vos témoignages qui ont permis la rédaction de cet article ! 

 

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