Plan Numérique de l'Education Nationale : pourquoi il faut s'inquiéter de l'accord passé avec Microsoft

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et Alain Crozier, président de Microsoft France, ont signé un partenariat renforçant l'accompagnement proposé par Microsoft dans le cadre du Plan Numérique à l’École. Début de l'histoire d'une multinationale aux intérêts privés, s'infiltrant au cœur de l’État et de notre avenir !

Commençons d'abord par l'essentiel, le texte original de l'accord signé entre la ministre de  l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et le président de Microsoft France :

Convention signée entre la Ministre Najat Vallaud-Belkacem et Alain Crozier, président de Microsoft France (pdf, 405.7 kB)

Le texte est également téléchargeable ici : http://www.education.gouv.fr/cid96030/numerique-a-l-ecole-partenariat-entre-le-ministere-de-l-education-nationale-et-microsoft.html.

Cet partenariat doit donc s'étendre sur 18 mois afin que Microsoft :

  • Accompagne et forme les acteurs du Plan Numérique à l’École
  • Mette à disposition des solutions techniques dans le cadre du Plan Numérique à l’École
  • S'engage à accompagner la formation des enseignants pour les préparer à l'animation de cours spécifiques sur l'apprentissage du code
  • Apporte une aide aux acteurs français de l'e-Éducation. Ce plan d'aide se traduira par un support financier, technique, opérationnel et commercial aux différents acteurs français de l'e-Éducation

J'avais déjà partagé mon humeur à ce sujet https://blogs.mediapart.fr/val3ntin4/blog/121115/quand-microsoft-finance-le-plan-numerique-de-leducation-nationale mais je me permets d'en remettre une couche tant le sujet m'inquiète.

Petit historique :

L'accord entre L’Éducation Nationale et Microsoft France s'inscrit dans le Plan Numérique lancé par le ministère de l’Éducation Nationale parce que "la révolution numérique transforme en profondeur tous les secteurs de la société" et qu'il est du rôle de l’École de s'interroger sur ces changements et de les accompagner. 

Jusque là pas grand chose à redire et ça s'annonçait même plutôt bien puisque la Ministre avait décidé d'organiser une grande "concertation nationale sur le numérique pour l'éducation". Cette concertation a eu lieu entre le 20 janvier et le 9 mars 2015 (d'après le ministère 60 000 personnes ont participé à cette concertation que ce soit en ligne ou via des rencontres académiques) et la réflexion s'articulait autour de cinq grands axes :

  • Apprentissage et réussite
  • Pratiques pédagogiques et éducatives
  • Compétences de demain
  • Réduction des inégalités
  • Ouverture de l'école

On peut retrouver l'ensemble des questionnaires, des réponses, des synthèses de débats, des avis de différentes associations investies dans le milieu éducatif sur le site dédié : http://ecolenumerique.education.gouv.fr/ . Il y a tout de même une version condensée de tout cela dans le document distribué lors de la restitution des résultats de la concertation, qui a eu lieu le 7 mai 2015, et qui est téléchargeable ici : http://cache.media.education.gouv.fr/file/05-mai/53/8/Dossier-EcoleNumerique-Aujourdhui-et-demain-Concertation-nationale-sur-le-numerique-pour-l-education_420538.pdf

Parmi les points qui ont été relevés au cours de cette restitution, je me réjouis d'en trouver certains à propos du logiciel libre ou plus largement d'une philosophie du libre et du partage. J'en rapporte certains ci-dessous :

  • Plus de 95% souhaitent que "les élèves et les professeurs accèdent librement aux ressources culturelles et scientifiques des établissements publics et les utilisent" (page 16)
  • Différentes propositions pointent que pour devoir être utilisées sur tous les équipements (fixes et mobiles) les ressources produites doivent être interopérables. Plusieurs propositions soulignent une attente de "standards ouverts" (page 16)
  • Création d'une licence numérique "enseignement" s'appuyant sur le modèle des logiciels libres, permettant aux enseignants d'utiliser tous types de ressources dans la mesure où ils n'en font pas une activité lucrative (page 17)
  • Dans la synthèse du thème 1 ( http://ecolenumerique.education.gouv.fr/apprentissages-et-reussite/synthese-du-theme-1/theme-1-synthese)cela va même plus loin avec la création d'une licence globale enseignants/élèves donnant accès à des ressources numériques "œuvres du patrimoine universel" en s'appuyant sur les licences existantes ( Creative Commons, LGPL, GPL, GFDL, Art Libre, etc...)
  • Mise à disposition gratuite de toutes les ressources numériques patrimoniales pour les élèves et les enseignants (véritable open data de la ressource) (page 17)
  • Mettre des ressources numériques libres et adaptables directement à disposition des élèves par une plate-forme qui s’adresse aux élèves, en fonction de leur niveau (Synthèse du thème 4 : http://ecolenumerique.education.gouv.fr/reduction-des-inegalites/synthese-du-theme-4/theme-4-synthese)

Je me suis par ailleurs intéressée au "Projet de loi pour une République numérique" (co-écrit par 21 330 citoyens). C'est une initiative gouvernementale, à ma connaissance assez inédite, lancée en Septembre 2015.

[Jusqu'à présent je ne connaissais que l'initiative "Parlements&Citoyens" qui permet aux citoyens (mais sans aucune assurance) de discuter de propositions de lois, de les co-écrire, puis de les proposer à nos parlementaires . Je m'égare...]

Revenons à cette très louable intention de consulter les citoyens, donc, pour élaborer un projet de loi pour une République numérique. Un compte rendu de cette consultation est téléchargeable ici : http://www.economie.gouv.fr/files/files/PDF/dp_pjl_republique_numerique.pdf et on peut notamment y trouver un paragraphe (page 17) concernant la promotion du logiciel libre.

Il est notamment rapporté que : "Trois nouveaux articles parmi les dix les plus soutenus [...] demandent un développement de l'usage du logiciel libre dans la sphère publique (administration centrales, collectivités, écoles et universités). [...] Les mesures proposées vont jusqu'à imposer aux acteurs publics l'utilisation de logiciels libres. [...] Un débat nourri a eu lieu, mettant en évidence les avantages du logiciel libre (coût modéré, liberté de réutilisation et de modification) [...]. Le Gouvernement porte une attention particulière aux développements en source ouverte et entend promouvoir le développement et l'utilisation de logiciels libres. L’État est ainsi engagé dans le soutien de structures destinées à la promotion et au développement des logiciels libres [...]. Dans le domaine éducatif, l'article L123-4-1 du Code de l’Éducation précise aussi que "les logiciels libres sont utilisés en priorité" dans l'enseignement supérieur (Loi ESR du 22 juillet 2013) tandis que la loi du 8 juillet 2013 de refondation de l'école précise que la détermination du choix des ressources utilisées tient en compte de l'offre de logiciels libres et de documents au format ouvert. Dans la sphère publique en général, la circulaire du Premier ministre du 19 septembre 2012 a représenté une avancée majeure [...] en ce qu'elle définit une doctrine générale d'utilisation au maximum du logiciel libre dans l'administration."

J'arrête ici cette longue citation et vous invite à aller lire en intégralité la section concernée, mais vous l'aurez compris que ce soit dans les propositions citoyennes de ce nouveau projet de loi ou dans ce qui est déjà inscrit dans la loi : la promotion du logiciel libre (notamment par sa neutralité) est au cœur de tout ce qui touche au numérique !

Pourquoi cet accord avec Microsoft n'est pas compatible avec la promotion du logiciel libre :

La question doit être posée, car en effet pour ceux qui ne connaîtraient pas les techniques virales des compagnies de logiciels propriétaires, la supercherie peut paraître moins évidente.

Tout d'abord je ne pense contre-dire personne en affirmant que les intérêts d'une entreprise telle que Microsoft sont bien entendu des intérêts privés et il y a fort à parier qu'ils aient quelque chose à voir avec : "dividendes des actionnaires", "part de marché", "fidélisation de la clientèle" etc...

Pour atteindre ces objectifs une méthode assez bien connue est de créer du matériel (une des spécialités de leur concurrent Apple), des technologies, des logiciels dits "fermés". Quand on dit fermé on entend par là que les outils fournis sont opaques, de la même façon que peuvent l'être les moyens d'interopérer avec eux, sous le contrôle exclusif de la marque. De fait, une relation asymétrique et parfois arbitraire s'établit entre la marque et les contributeurs devant obtenir une certification ou ne pas menacer de concurrencer les produits de la marque par exemple. La marque, disposant ainsi d'un avantage concurrentiel majeur, instaure une situation de monopole et développe un écosystème technologique parfaitement intégré qui force ou incite l'utilisateur à l'acquisition d'outils de cette marque. Toute tentative de modifier les outils fournis et leur interopérabilité avec des outils tiers est ainsi soumise au bon vouloir de l'entreprise.

Microsoft  a réussi a investir, et ce depuis longtemps, une énorme part du marché puisque aujourd'hui ou que vous alliez (en ligne, à la FNAC, chez DARTY...) vous ne pourrez tout simplement pas acheter un ordinateur sans système d'exploitation pré-installé dessus, ce système étant en fait le dernier Windows en date ! Vous n'avez donc pas d'autre choix que d'acheter le système d'exploitation Windows, même si c'est pour dès le premier allumage le supprimer et installer une jolie distribution Linux gratuite de votre choix ! (Faites votre choix : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_distributions_Linux )

C'est notamment pour cette raison qu'encore aujourd'hui la plupart des systèmes d'exploitation installés sur les ordinateurs du monde éducatif sont des versions de Windows ! Mais le libre commençait petit à petit à faire son apparition (via les logiciels, les services d'ENT...). Il y avait également toutes ces belles promesses que j'ai énuméré ci-dessus !

Que peut alors faire Microsoft ? Véroler le système de l'intérieur semble être une bonne carte à jouer... car une fois qu'il aura fourni tous les outils interconnectés (mais pas interopérables avec d'autres outils "non-Microsoft") dans les écoles, collèges, lycées, qu'il aura formé les personnels enseignants à ses outils, que les élèves auront été imbibés par l'utilisation d'outils Microsoft ; quel espace d'expression restera-t-il pour le logiciel libre ? Quel force de frappe pourra-t-il espérer avoir ? Quel soutien obtiendra-t-il de la part de la communauté enseignante déjà convertie à d'autres outils ?

En signant cet accord avec Microsoft c'est en fait dans un cercle vicieux que nous nous engageons. Car même si Microsoft prend le soin de préciser que "l'accord ne présente aucun caractère d'exclusivité" c'est qu'il sait pertinemment que l'exclusivité va s'imposer d'elle même.

Et pourtant :

Et pourtant on ne pourra pas reprocher à la communauté du libre de ne pas être novatrice, force de proposition, dévouée à la cause d'une éducation du numérique pour tous.

La communauté du libre est prête et déjà mobilisée à travers une multitude de projets dont je vous rapporte un aperçu ci dessous :

Ces différents outils sont très certainement améliorables, mutualisables pour réussir à atteindre une harmonisation nationale.

Les acteurs du libre n'attendent qu'à mettre le pied à l'étrier ce après quoi rien ni personne ne pourra les empêcher d'améliorer, de mutualiser, de collaborer et revoir ces outils avec les principaux acteurs, puisque l'essence même du libre est vertueuse : l'ouverture du code et son partage permettent, par la collaboration, l'innovation et l'amélioration continue.

Comme le dit Framasoft (réseau dédié à la promotion du libre) : le choix du libre c'est "plus de cohérence avec les valeurs de l'école. Le choix du libre est non seulement une question technique ; il est également une question d'éthique sociale et politique"  (lire l'article intégral ici : http://framablog.org/2015/12/02/accord-microsoft-education-nationale-le-libre-offre-deja-des-alternatives/ )

Cohérence :

Alors, quel monde voulons nous bâtir ? Celui de la société marchande à outrance ? Du non-partage des idées et des innovations ? De la privatisation du savoir ? Par quelles valeurs est porté cet accord avec Microsoft France ?

Les enseignants, ont certes une liberté pédagogique mais doivent d'abord respecter un devoir de réserve et de neutralité lorsqu'ils enseignent. Bien qu'habituellement ce devoir fasse plutôt référence aux opinions politiques et religieuses, il me semble (si l'on veut bien faire l'effort de décloisonner un peu sa pensée) qu'imposer de manière aussi claire et directive un environnement logiciel privé, vient entraver ce devoir.

L'école est et doit rester un lieu du développement de soi, de la culture de l'esprit, de l'apprentissage de la collaboration.

Cet accord avec Microsoft France ne doit durer que 18 mois. J'espère que la Ministre saura écouter les alertes et propositions qui lui sont faites, et prendra l'intelligente décision de ne pas le renouveler.

 

Mise à jour du 10 décembre : Je vous invite à aller signer le communiqué de l'APRIL(association de promotion et défense du logiciel libre) http://www.april.org/microsoft-educ-nat-partenariat-indigne/

Nota :

 

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