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Billet de blog 19 janvier 2026

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La police tue dans le 20e

Sur un mur pas loin de chez moi, quelqu’un a écrit à la bombe rouge et en capitales : « La police tue dans le 20e ». La semaine dernière, El Hacen Diarra est mort au commissariat, à quelques rues de là.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Quand on tape sur Google : « la police tue dans le 20e », apparaît en premier : « El Hacen Diarra est décédé d'un malaise cardiaque en garde à vue dans les locaux du commissariat du 20e arrondissement de Paris, dans la nuit de mercredi à jeudi. »

Devant le foyer où il habitait, une foule couvre l’asphalte. On ne voit que des visages tristes et en colère. Aux fenêtres des hommes filment le rassemblement. Nous sommes deux ou trois cents personnes réunies en soutien aux proches de la victime. Et peut-être une moitié dont le corps est blanc. Ce corps invisible, inviolable, intouchable, par les matraques et les coups des forces de l’ordre. C’est l’image de nos silhouettes amassées sur cette place que ces hommes penchés aux fenêtres, enverront peut-être au pays pour rassurer les leurs et dire qu’ils ne sont pas seuls. Qu’il y a des gens qui sont là et ne sont pas d’accord avec cette violence.

Ici, on meurt « d’un malaise cardiaque » pour être en possession de stupéfiants quand on est noir ou arabe.

« On commence 2026 avec un mort. Il est important d’être nombreux, il est important de dénoncer ce qui se passe, prononce Assa Traoré dans un micro. Parce que si on laisse passer, il y aura encore de nombreux El Hacen Diarra. (…) Les policiers sont responsables de sa mort. Soyons prêts à les entendre dire : « El Hacen était sous emprise de stupéfiants. » ; « El Hacen est mort de crise cardiaque. » Ce sont des phrases que nous entendrons. Mais personne ne devrait mourir parce qu’il croise la police. Personne ne devrait subir un contrôle d’identité juste parce qu’il s’assoit en bas de chez lui. Ça s’appelle du contrôle au faciès. Ça s’appelle de la discrimination. C’est au peuple français de se tenir debout et de dire : on ne laissera plus faire. »

El Hacen avait 35 ans, mon âge. Il avait une formation d’artiste. Comme moi. Il avait été interpellé après avoir été vu rouler un joint. Comme ça m’est arrivé. Il était originaire de Mauritanie. C’est peut-être notre première différence, celle qui peut coûter la vie.

« (…) On a fait analyser la vidéo où il est à terre, on le voit sur le sol. Et d’ailleurs on remercie la personne qui a filmé. On a fait analyser le son de cette vidéo, et El Hacen dit : « Vous m’étranglez, vous m’étranglez, vous m’étranglez ». Mais ils ont continué encore et encore et il est mort. La police du 20e on la connaît déjà : Lamine Dieng est mort ici. Mais personne ne devrait mourir, parce qu’il vient d’ailleurs. El Hacen est venu de son pays et il repart dans un cercueil. C’est comme ça que sa famille va l’accueillir. C’est ça le message qu’on renvoie de ce pays. »

Dans l’assemblée un homme noir crie : « NOUS AVONS LE MÊME SANG ROUGE » et couvre les mots d’Assa qui poursuit sa prise de parole :

« Des El Hacen, il y en a plein dans ce foyer qui ne vont pas sortir dehors car ils ont peur qu’on vienne les chercher quand nous serons partis. Parce qu’ils ont peur qu’on les mette dans un centre de détention. (…) Ce qui se passe aux États-Unis annonce un débordement énorme ici en France où la situation est déjà dramatique... »

Deux hommes sont penchés à la fenêtre du premier étage. Le plus grand a passé son bras autour de l’épaule du plus petit qui continue d’enregistrer la scène. Un autre est accoudé sur l’embrasure de la fenêtre voisine. Lui je l’ai déjà vu. Le soir il est souvent posé devant le foyer, à discuter avec les anciens qui font griller du maïs après la prière.

En bas ça scande sans discontinuer : « JUSTICE POUR EL HACEN » quand un homme prend le micro. « On va se calmer, c’est un moment de recueillement, nous avons les larmes aux yeux », dit-il.  Au cœur de la foule, la voix fière d’un vieux monsieur hurle : « On ne pleure pas nous ! On ne pleure pas ! On est en colère ! » Alors les cris s’élèvent et se confondent, mélangeant des mots de rage et d’accablement jusqu’à ce que le médiateur nous fasse taire pour une minute de silence.

Plus tard dans la journée, quand je suis repassée devant le foyer, la foule s’était dissipée. En contrebas de la rue, trois motos et trois policiers faisaient une ronde. J’imagine que ceux qui ont croisés le regard d’El Hacen pour la dernière fois, n’étaient pas de ceux-là. Enfin j’espère, mais qui sait ?

En remontant vers chez moi je me suis demandée combien un policier était payé un dimanche.

Et en l’occurrence quelle part de mon travail à moi, payait le travail de ces trois-là. Travail qui consistait à surveiller des hommes qui avaient traversé mers et frontières pour gagner ici leur pain et celui de leur famille restée au pays.

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