Du besoin vital de jouer au désir de créer dans « l’espace poétique »

La floraison de petits films maison, de photos, de dessins publiés en cette période de crise sanitaire inédite, montre la capacité illimitée de l’humain à transformer une situation des plus critiques, en création. Ici le texte d’une conférence, donnée le 26 janvier à Lyon, lors du rassemblement de l’Association Nationale des Dramathérapeutes, sur le « Désir de créer dans l’espace poétique ».

« La lecture de « La poétique de l’espace » de Gaston Bachelard me permet en 2016, de concevoir un espace de liberté, nommé « espace poétique », dont les effets seraient soignants. Dans « l’espace poétique », jouer, chanter, rire, respirer, sauter en l’air, voyager, peindre, dépeindre, écrire, courir, danser, voler, hurler, chuchoter, se rencontrer, s’aimer, converser, s’inventer des langages, rêver, ou rêvasser, aurait un pouvoir de « transformation ». Dans cet espace rêvé, seul.e ou en groupe, on pourrait créer. Toute personne aurait la possibilité de créer.

« Un rêve », dirait Nina dans La Mouette. C’est de ce rêve éveillé, dont je voudrais parler aujourd’hui.

Pour les besoins de cette conférence intitulée « Au cœur du désir », je me suis intéressée à la question du désir de créer dans « l’espace poétique ». En quoi « l’espace poétique » pourrait-il avoir une capacité d’éveiller un désir de créer ? Qu’entendons-nous par désir et en quoi le distingue-t-on du besoin ? Dans quelle mesure cet « espace poétique » pourrait-il être levier du désir de créer ? Il m’est apparu que jouer était un besoin vital de l’humain, dès ses premiers instants de vie.

Du besoin de jouer au désir de créer, deux appels à la vie

 

Le besoin vital de jouer

Le bébé, dès ses premiers instants de vie, déploie une grande capacité de jeu. Winnicott et Daniel Stern, dans les années 60-70, mettent en lumière la capacité de jeu et de symbolisation du bébé, que Winnicott appelle phénomène transitionnel. Winnicott (1971, Jeux et réalités) observe qu’un bébé accompagne ses gestes primaires de succion de premières notes vocales, de musique et de jeu. Cela se produit dans ce qu’il théorise comme « l’espace transitionnel », « l’espace  potentiel » :

« L’aire intermédiaire à laquelle je me réfère est une aire allouée à l’enfant, qui se situe entre la créativité primaire et la perception objective basée sur l’épreuve de la réalité ». (Winnicott, 1971, p. 44)

Lorsque cela lui est possible, le bébé attrape le tissu ou l’ourson mis à sa disposition et le transforme en objet de jeu : c’est « l’objet transitionnel », communément appelé « le doudou ». Par le jeu, l’enfant transforme un simple objet dit réel, en objet symbolique, qui se substitue à ses besoins primaires de l’instant : par exemples, le besoin de téter, le « besoin du sein de la mère » ou le besoin d’être contact avec elle ou avec la première personne d’attachement. Winnicott relève une fonction vitale, réconfortante et apaisante du tissu, en situation de manque :

 « Ce phénomène acquiert une importance vitale pour le petit enfant qui l’utilisera au moment de s’endormir » (Winnicott, 1971, p. 32)

Dès les années cinquante aux Etats-Unis, ces premiers jeux sont repérés et reconnus comme fondateurs. Dans l’Etat de New-York, Daniel Stern, chercheur et psychiatre, a observé et étudié dans les années 70 et 80, les premiers échanges

interpersonnels, entre le nouveau-né et la première personne de soin et d’attention, lors des six premiers mois. Il a montré qu’un langage verbal et infra-verbal se créée entre les deux êtres. Ce langage est repéré, dans la majorité des cas, comme ludique, avec des vocalisations spécifiques, - en voie de tête-, des variations de rythmes et des échanges de regards et de sourires (Stern, 1977, p. 11).

Stern montre que le bébé, dans la première phase d’apprentissage de la « vie humaine », invite sa mère à jouer en free play (jeu libre) et qu’il peut prendre cette initiative. C’est le début d’une interaction d’échanges ludiques et symboliques de regards interpersonnels entre le bébé et sa mère, ou la personne présente.

L’épreuve de réalité

D’après Winnicott, l’enfant répond à un besoin vital (celui, par exemple, de téter) en créant un objet symbolique de substitution, face à la réalité qui est la sienne :  le manque de l’instant. Cela peut être le besoin de manger, de boire, de recevoir de la tendresse, d’être en contact… Le besoin lié au manque, c’est « l’épreuve de réalité » dont parle Winnicott.

Le « besoin », d’après Larousse.fr, « est une exigence, née d'un sentiment de manque, de privation de quelque chose qui est nécessaire à la vie organique », par exemple, le besoin de manger, de dormir… Le caractère vital du besoin est bien ce que l’on peut observer chez le bébé, sans possibilité de le formuler autrement que par des pleurs et des tentatives inconscientes de substitution symbolique.

Le désir, par son étymologie vient de desiderare qui renvoie au sens latin « constater l’absence de ». Selon Larousse.fr, le désir est un « Élan physique conscient qui pousse quelqu'un à l'acte ». Le désir passe donc par une formulation consciente qui est d’abord de constater un manque puis de le formuler, verbalement ou corporellement : « Je désire faire ». L’utilisation du mot « acte », renvoie au mot « acting », qui dans un référentiel théâtral se traduirait en Français par jouer au théâtre ou au cinéma. L’espace transitionnel de jeu naîtrait donc d’un besoin vital de l’enfant.

A quel moment pourrait-on alors parler de désir, de désir de jouer ? Et qu’en serait-il alors du désir de créer ?

Pour ce qui est du désir de jouer, tel qu’observé par Winnicott, on peut penser qu’un désir s’exprime, lorsque l’enfant, en conscience, repère que l’action de jouer et de répéter cette action, lui procure plaisir et satisfaction. De l’expression d’un besoin vital, l’enfant peut passer progressivement à l’expression d’un désir. Le désir a une chance d’être formulé, cela est mon hypothèse, seulement si la situation des besoins vitaux a pu « suffisamment » être satisfaite et donc que le soin qui entoure l’enfant est « suffisant ». On peut faire référence pour cela au concept de famille « suffisamment bonne » de Winnicott, auquel je préfère la notion de soin « suffisamment bon ».

Qu’en est-il alors du désir de créer ?

Jouer n’est-il pas déjà un acte de création ?

Nous pouvons à ces questions esquisser de premières réponses. Dans l’espace « transitionnel de jeu » de Winnicott, ce dernier parle de « création primaire », face aux jeux des nouveaux-nés et des enfants. L’enfant et le bébé tentent simplement de répondre à un besoin, face à la réalité qui est la leur. Dans « l’espace transitionnel », l’enfant joue, sans avoir conscience de commettre un acte de création.

Dans « l’espace poétique », mon hypothèse est que l’acte de créer est réalisé en conscience. Autrement dit, dans « l’ espace poétique » le sujet se révéle créateur, en prenant conscience de son acte de création.

Comment y parviendrait-il ? Soit seul, c’est le cas de la majorité des artistes ou avec l’aide d’un regard extérieur, comme celui de l’art thérapeute. Le regard esthétique et émotionnel du professionnel, à la fois artiste et thérapeute, aide le sujet à se révéler comme potentiel créateur. Dans cet espace, l’art thérapeute accompagne le sujet dans ce chemin de conscience et dans l’éventuelle formulation d’un désir de créer.

Dans cette seconde partie, nous allons proposer une définition de « l’espace poétique », le présenter et voir dans quelle mesure, il peut permettre au sujet d’éveiller son désir de créer.

L’espace poétique,
lieu potentiel d’éveil et de prise de conscience du désir de créer

 

Définition de « l’espace poétique »

Je définis et déploie cette réflexion dans mon essai « L’espace poétique », dont les éléments et fonctions y sont détaillés.

En postulat, je propose comme définition de « l’espace poétique » :

« L’espace poétique serait l’espace symbolique de création, de liberté, de jeu, d’imagination, de rencontre, de liens, de groupe, de mouvement, qui s’ouvrirait au temps présent et qui aurait le pouvoir d’activer le potentiel imaginaire et créatif de toute personne entrante, dans une inter-relation et une inter-action. »

La création est la caractéristique majeure de « l’espace poétique », celle qui le rend spécifique et inclut, en l’élargissant, le champs de « l’espace transitionnel » de jeu. Dans cet espace, le sujet réalise une production et parcourt un chemin de conscience. Il déploie un potentiel et une capacité à se dire : « Ici, je crée », « Voici mon œuvre », « J’en suis la créatrice », « J’en suis le créateur »,

« Balade poétique », espace-temps de création et d’éveil

Depuis 2018, je conduis, chaque lundi matin [1] , en tant qu’artiste metteuse-en-scène et autrice, une « balade poétique » en pleine nature, dans la Creuse (23). De village en village, je propose un calendrier de dix séances, sur dix semaines. Les personnes viennent spontanément, formant de petits groupes « ouverts » sur dix séances d’une heure. Je laisse la liberté aux personnes de pouvoir découvrir les balades sur une séance, si elles le souhaitent, mais le travail se révèle porteur sur plusieurs séances, dans la formation d’un groupe. Au fil des séances, je vois l’éveil et l’épanouissement des personnes du groupe. Joie et légèreté s’associent à ces instants poétiques.  « On oublie les tracas du quotidien », les participant.e.s témoignent :  « c’est un temps particulier où l’on prend du temps pour soi », « ça ma boostée un petit peu, ce qui fait d’ailleurs beaucoup de bien après ! » (vidéo reportage).[2]

Ces « balades poétiques » aux allures libertaires, sont préparées et pensées pour laisser place à la spontanéité et à « l’intuition de l’instant » (Bachelard). Dans une rêverie, j’imagine la balade, comme je le fais de mes pièces de théâtre, avec des actrices et des acteurs. Elles sont jalonnées d’exercices théâtraux et je crée les conditions pour que s’ouvre l’espace de jeu, dont la liberté est la première condition. L’espace de jeu devient espace de création, que je nomme « espace poétique ». Chaque personne devient alors actrice. Le désir de créer s’exprime librement. Et le sujet acteur se met à écrire des poèmes, qu’il produit en scène. Ce parcours dans « l’espace poétique » et les regards en miroir, portés sur la production théâtrale, ont un effet de transformation, que je développe dans mon essai. Cette approche artistique, mêlant théâtre, poésie, et mouvement, au contact de la nature, se révèle avoir des bénéfices bien-être et thérapeutiques.  L’expérience et l’étude, reliées à la philosophie de Gaston Bachelard et au concept de « transformation » de Jean-Pierre Klein me conduisent à formaliser l’hypothèse selon laquelle le processus de création dans « l’espace poétique » produirait manifestement un effet de transformation.

 Conclusion

Au fil de cette conférence, nous avons pu comprendre l’enjeu d’une prise de conscience de notre propre désir de créer et nous avons pu voir que « l’espace poétique » peut être un espace de révélation et de réalisation de ce désir.

J’aimerais saisir cette opportunité aujourd’hui qui m’est donné d’avoir un micro et un auditoire pour attirer l’attention sur le fait que « L’espace poétique » de création s’ouvre difficilement quand nos besoins vitaux élémentaires ne trouvent pas de réponse : la faim, la soif, le froid, l’isolement, la peur... Je ne dis pas cela, pour couper court à toute réflexion sur la poésie, mais au contraire, pour lui donner une chance d’exister et tenter de donner à cet « espace poétique », une exigence élevée de l’accueil, du soin et de la dignité.

D’après mon expérience terrain en ville, dans les situations les plus extrêmes que j’ai pu voir et rencontrer, que subissent, en particulier, de jeunes mineur.e.s isolé.es en errance, un soin thérapeutique, notamment en institution, ne peut avoir de sens que lorsque les conditions minimales humaines leur sont garanties : à minima, un toit pérenne, une protection légale, des vêtements décents, un ventre plein... J’estime de notre responsabilité de nous en assurer avant de commencer tout travail. Je l’intègre à mon éthique, comme une condition minimale à l’exercice de mes métiers, en art et en soin. Et je fonde l’éthique de ma pratique sur les textes et recherches de Cynthia Fleury, « le soin est un humanisme » et « L’Ethique du care » de Fabienne Brugère.

J’aimerais dédier cet « espace poétique » à notre jeunesse, d’où qu’elle vienne, en leur adressant ainsi un vœu de douceur et de protection, une pensée « réalisante » (Fleury) de transformation vers un « pays » qui leur soit plus accueillant, plus ouvert, plus porteur, plus juste, plus respectueux, plus à l’écoute, plus humain... 

Merci de votre écoute. »

V. Chatain, 26.01.2020

www.valeriechatain.com 

Pour échanger contact@valeriechatain.com

Pour citer l’essai et l’article :

- Chatain, V. (2020). « L’espace poétique », les balades. (accessible sur www.valeriechatain.com)

- Chatain, V. (2020). « Du besoin vital de jouer au désir de créer dans « l’espace poétique »», issu d’une conférence intitulée, « Au cœur du désir », le 26 janvier 2020 à Lyon, au Rassemblement de l’Association Nationale des Dramathérapeutes (AND).

 -♫ En audio libre « L’ESPACE POETIQUE » ♫ INTRODUCTION ♫ et ♫ CONCLUSION

 

Bibliographie

Bachelard G. (1957). La poétique de l’espace. Paris : PUF.

Bachelard G.  (1931, 1992). L’intuition de l’instant. Paris : Editions Stock. 

Brugère F. (2011). L’éthique du Care. Paris : PUF. Que Sais-je ?

Fleury C. (2019). Le soin est un humanisme. Paris. Tracts/Gallimard.

Fleury C. (2000). Métaphysique de l’imagination. Dol de Bretagne : Editions D’Ecarts.

Klein J.P. (1997). L’art-thérapie. Paris : Que sais-je ? PUF.

Stern D. (1977), Mère enfant les premières relations, Liège : Pierre Mardaga Editeur.

Winnicott D.W. (1975). Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris : Gallimard.

Winnicott D.W. (1965). La famille suffisamment bonne. Paris : Editions Payot.

Winnicott D.W, (1957). L’enfant et le monde extérieur, le développement des relations,
Paris : Science de L’homme Payot.

 

Théâtre

Tchekhov A. (1984).  La Mouette. Arles : Actes Sud.

 

[1] Le lundi, par session de 10 séances, selon des plannings transmis à chaque nouvelle session aux participant.e.s.

[2] Lien vers VIDEO

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