Les mots dits / Dégagisme

Le voici de retour avec les catastrophiques élections brésiliennes : le dégagisme. En boucle hier dans la bouche des commentateurs, le terme a pourtant été inventé en 2011 dans un cadre bien particulier... qui ne correspond en rien à la situation du Brésil.

Protestation contre la venue de l'ambassadrice d'Israël à Toulouse, le 23 mai 2018. © Alain Pitton Protestation contre la venue de l'ambassadrice d'Israël à Toulouse, le 23 mai 2018. © Alain Pitton

Dégagisme : mot popularisé en 2011, formé à partir du verbe dégager. Exigence du renvoi par la désobéissance civile ou par la voie des urnes, de gouvernants ou de dirigeants jugés incompétents voire illégitimes.

 

Peut-être est-ce parce que les mots en « isme », ça fait bien dans une analyse politique, peut-être aussi est-il plus facile de plaquer un mot synonyme de refus aveugle sur une situation pour éviter d'en rechercher les racines. Hier, en effet, pas un commentaire sur le premier tour de l'élection présidentielle au Brésil qui ne comporte ce mot. Le Figaro, Le Monde, La Croix, France Info nous le disent, si 46 % des voix se sont exprimées au premier tour en faveur du candidat d'extrême droite, Jair Bolsonaro, c'est à cause du dégagisme. Un grand refus de tout ce qui est de gauche ou de droite classique. Pas un mot sur le fait que le seul candidat d'opposition à avoir sa chance, l'ancien président Lula da Silva est en prison depuis le mois d'avril. L'hypothèse selon laquelle les électeurs qui auraient voté Lula se seraient abstenus n'existe tout simplement pas. Évoquer Lula pour autre chose que pour les affaires de corruption dont il a été reconnu coupable, rappeler son bilan notamment économique, se poser des questions sur la démocratie brésilienne aujourd'hui, sur la présidence actuelle, entachée elle-même d'affaires pas très nettes n'entre pas en ligne de compte.

Il suffit de lâcher le mot magique et tout est dit : repli sur soi voire xénophobie, antiparlementarisme, refus en bloc (sous entendu sans réflexion), bref, un vote comme une réaction épidermique. Pourtant, la situation est bien plus complexe que cela entre le favori des sondages* dégagé dans la case prison, le poids des mouvements évangéliques, la pression des entrepreneurs alléchés par la perspective de vente des biens publics, le relais des médias.

Créé dans un contexte bien précis, celui de la grande révolte tunisienne de 2011, où le mot d'ordre était que Ben Ali dégage et peu importe la suite mais qu'il parte, le dégagisme semble aujourd'hui intégré à l'arsenal des mots pratiques. Il se retrouve dans la boîte de secours des journalistes pressés et autres spécialistes au pied levé, ou politicien habile au slogan comme Mélenchon pendant les primaires pour la présidentielle. Hop, on l'utilise pour éviter de décortiquer une situation complexe, une alternance politique classique ou un coup d’État. Et gaiement, on le met un peu à toutes les sauces, comme le « dégagisme dans les médias » et jusque dans le cinéma : « Les bronzés ou le dégagisme sélectif » (Le Monde, 02.09.2017). Diluons diluons, il en restera toujours quelque chose !

 

* 39 % d'intention de vote pour Lula, 19 % pour Bolsonaro selon un sondage publié sur le site de l'agence Reuters le 6 septembre dernier.

 

 

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