Les mots dits / Convention (d'occupation)

A-t-on jamais vu dans l'Histoire, les occupés dicter leur volonté aux occupants ? Non. C'était d'ailleurs systématiquement l'inverse jusqu'à aujourd'hui. C'est pourquoi il me semble intéressant de dire un mot sur l'évolution de l'occupation de la centaine de théâtres et lieux culturels en France depuis un mois, en prenant l'exemple toulousain du ThéatredelaCité, scène nationale.

Convention : XIVe siècle du latin conventio, de venire « venir » (Petit Robert)

C'est une convention qui a été signée le 22 juin 1940 dans la forêt de Compiègne entre l'Allemagne et la France pour régler l'Armistice de la drôle de guerre. Une convention d'occupation. Les deux parties sont venues, ont discuté, mais ce n'est pas le général Huntziger représentant la France qui a dicté les conditions de l'occupation allemande à Adolf Hitler et au général Keitel. Imagine-t-on l'inverse ? Même s'il y a eu quatre jours de négociations, quel a été le poids de l'occupé face à l'occupant ? La suite de l'histoire a montré qui menait qui à la baguette.

Mais autre temps, autres moeurs. C'est à la veille du week-end pascal que la direction du Théatredelacité à Toulouse a froncé les sourcils (non, pas besoin de taper du poing sur la table) : afin de mener à bien les négociations et de respecter le nouveau « confinement », elle « proposait », à la demande du préfet et sous la menace d'une expulsion manu militari, que les occupants ne soient plus que 6 la nuit et 15 le jour ; qu'ils passent régulièrement des tests de dépistage ; qu'ils soient clairement identifiés ; que des vigiles contrôlent les allées et venues, la jauge des occupants, le respect des gestes barrières. Et que croyez-vous qu'il arriva ? Les occupants, révoltés, refusèrent tout net. Ah, non, ça c'est dans d'autres romans. 
Dans une société de consensus, on accepte tous les mots en « con » parce qu'on s'aime, au fond, et qu'on n'aime pas le conflit-qui-ne-fait-pas-avancer-les-choses. Illusion à double titre : ceux qui ont accepté de venir négocier les conditions posées par le TC finiront par tout accepter. En outre, il y aura bien bataille mais entre les occupants dont certains, déjà, ne sont plus jugés dignes de s'asseoir à la table des discussions, aux côtés du Syndéac, de la CGT spectacle et de la CIP (coordination des intermittents et précaires). Le cercle des initiés se resserre et l'entre-soi reprend ses droits. Une élite de la négociation se met en place qui va permettre d'éparpiller le mouvement de contestation contre l'entrée en vigueur, le 1er juillet, de la réforme scandaleuse et injustifiable de l'assurance chômage. 


Ceux-là mêmes qui se révoltaient à force de trop de mépris, de trop d'oubli, acceptent le coup de sifflet du maître signifiant la fin de la récré, lui qui les a accueilli si gentiment le mois dernier. Menés à la baguette, les pauvres, les paumés, les chômeurs, les artistes ? Ça ne serait pas étonnant, la ministre de la culture ne jure que par elle. Non pas celle du chef d'orchestre, de la prof de danse vieille école, ni même celle du magicien, encore moins le brigadier cher aux traditionalistes. Non, le « petit bâton » de son étymologie italienne, bacchetta, qui affole Roselyne quand elle n'est pas occupée à décorer Michel Sardou, c'est la baguette de pain. Son grand combat, c'est d'obtenir pour celle-ci le titre de « patrimoine immatériel » de l'Unesco. « Ce produit nous réunit, et c'est à ce titre que je l'ai choisi » a-t-elle déclaré. Comme quoi, 1) la ministre travaille beaucoup et 2) la baguette peut être à double tranchant...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.