Les mots dits / caramentran / carnaval

Que Jair Bolsonaro, dernier taré d'extrême droite élu en date essaie de salir le carnaval au pays... du carnaval n'a rien d'inattendu, mais qu'en France, des maires et préfets redoutent cette tradition est symptomatique de dirigeants se coupant de plus en plus de la population et de la peur que leur inspire toute expression de liberté non cornaquée.

Toulouse, 1er décembre 2018. © Alain Pitton Toulouse, 1er décembre 2018. © Alain Pitton

 

Caramentran : mot provençal, de « Carême-entrant » ou « Carême-prenant », expressions utilisées jusqu'au XIXe siècle comme Carnaval pour désigner la période de fêtes et débordements populaires précédant le Carême (jeûne de 40 jours avant Pâques). En Aveyron, le caramantran est l'équivalent du roi carnaval.

L'historien Jean-Pierre Leguay raconte dans Farceurs, polissons et paillards au Moyen Âge (ed. Gisserot, 2010) ce à quoi pouvaient ressembler les carnavals au Moyen Age. Le principe était celui de l'inversion : des valeurs, des bonnes mœurs, de la hiérarchie, de l'ordre. D'où la démesure, les excès en tous domaines, mortels parfois, l'absence de toute restriction, le manque de respect absolu pour tout et pour tous, surtout envers l’Église, l'aristocratie et les gens d'armes.

 Samedi 9 Mars, à Millau (Aveyron) un carnaval était organisé par les zadistes de l'Amassada (assemblée, en occitan) de Saint-Victor et Melvieu. Dans ce village de carte postale non loin de Roquefort, les habitants rejoints par de nombreux convaincus luttent contre le projet d'installation d'un second super-transfo par EDF. Saint-Victor et Melvieu a en effet le tort de se situer sur une autoroute électrique : une ligne à très haute tension reliant le nord au sud de l'Europe, alimentée notamment par l'hydroélectrique mais de plus en plus par l'éolien industriel (i.e imposé et à grande échelle) et bientôt par une centrale solaire géante en projet sur le Larzac. Action festive, donc, organisée histoire de dire que la résistance existe encore. Déguisements, confettis, chansons, danses, une poignée de gilets jaunes, et un mot d'ordre « retrouve ton enfance ». On est bien dans l'esprit carnavalesque avec ce qui tente de persister d'impertinence et de folie.

 Affolée justement par le spectre du désordre, la perspective de chienlit, allez savoir, la préfète de l'Aveyron, Madame Catherine Sarlandie de la Robertie, a pris un arrêté d’interdiction de toute manifestation non déclarée, sur toute la commune de Millau du vendredi 8 au dimanche 10 compris (ça tombait bien de toute façon, il y avait « gilets jaunes »). Toute la panoplie du ridicule fut de sortie ce samedi, avec contrôles routier sévères (fouilles des véhicules et confiscation de masques, déguisements, mégaphone, probablement tous objets pouvant se transformer en armes par destination et évidemment de nature à troubler l'ordre public, puisque c'est aussi l'idée d'un carnaval.) Reconnaissable à ses riantes cagoules, la Brigade anti criminalité (BAC) était même de la fête, à défaut d'être à sa place.

 Malgré tout, entre 30 et 50 personnes de tous âges sont parvenues à célébrer petitement mais joyeusement une tradition jadis très vivante en Occitanie, en abandonnant leur caramantran aux pandores un peu interloqués qui ont fini par suivre le cortège. Jusqu'au nouveau QG des GJ qui ont offert le café. Convergence des expressions libres ? Ce micro carnaval de Millau fut sans doute plus proche de ses origines irrespectueuses des conventions, des lois, de tout, que les flamboyantes déambulations d'autres grandes villes du Sud, aux antipodes de toute spontanéité, préparées des mois à l'avance, délimitées, sous haute surveillance vidéo, filtrées, encadrées par moults plots en béton et force gens d'armes.

 

 

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