Les mots dits / Cynique

Il faudrait être sourd et aveugle pour avoir échappé au lancement de la campagne Pièces jaunes désormais patronnée par Brigitte Macron. Une bien belle initiative destinée à améliorer la vie des enfants à l'hôpital. Euh, une minute, Mme Macron n'est-elle pas l'épouse du président de la République qui a décidé que l'hôpital public devait faire des économies drastiques ?

Manifestation contre le plan d'économies pour les hôpitaux, Toulouse, 4 novembre 2019 © Alain Pitton Manifestation contre le plan d'économies pour les hôpitaux, Toulouse, 4 novembre 2019 © Alain Pitton

Cynique : 14e siècle du latin cynicus, « du chien » (Le Petit Robert). Les cyniques étaient les tenants d'une école philosophique qui voulait revenir à la nature en méprisant les conventions sociales l'opinion publique et la morale communément admise.

Il faudrait être sourd et aveugle pour avoir échappé au lancement de la campagne Pièces jaunes désormais patronnée par Brigitte Macron. Une bien belle initiative destinée à améliorer la vie des enfants à l'hôpital. Euh, une minute, Mme Macron n'est-elle pas l'épouse du président de la République qui a décidé que l'hôpital public devait faire des économies drastiques en se moquant des répercutions dramatiques que ces mesures ont sur les patients, enfants compris ?

L'opération Pièces jaunes existe depuis 30 ans, elle est organisée par la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France afin de collecter des fonds destinés à l'amélioration des conditions d'hospitalisation des enfants et adolescents. Longtemps parrainée par Bernadette Chirac, le flambeau de ses bonnes œuvres a été transmis à une autre femme de président de droite qui a toute sa confiance, Brigitte Macron. Peindre des fresques pour égailler les murs, rendre des chambres et salles d'attente plus confortables et gaies, fournir du matériel pour des activités de loisirs, cela relève, pourquoi pas, d'associations. On connaît ainsi le formidable travail des clowns dans les services pédiatriques. Mais l'opération Pièces jaunes permet en outre de financer en partie la construction de bâtiments dédiés à l'accueil des plus jeunes et de leurs parents, la mise en place d'animations demandant un personnel nombreux, et le soulagement de la douleur par l'achat de pompes d’auto-analgésie contrôlée. Ces derniers points ne devraient-ils pas relever du budget de fonctionnement et d'investissement normal de l'hôpital ? Donc de l’État garant de l'intérêt général ?

Las, comme tous les services publics, mis à part la police et l'armée, l'hôpital est sommé depuis plusieurs années de faire des économies afin, hérésie, de devenir rentable, voire bénéficiaire (pour être privatisé et côté en bourse ?) Emmanuel Macron est en pointe dans cette exigence. Après 8,6 milliards d'euros d’économies depuis15 ans et alors que leurs dépenses augmentent, les établissements de santé doivent encore retrancher 800 millions à leur budget en 2020. Il n'est pas question de refaire un topo sur l'état d'urgence dans lequel se trouve l'hôpital aujourd'hui. Ce que l'on peut souligner en revanche, puisqu'aucun média n'a trouvé bon de le faire, c'est le cynisme de ces gens au pouvoir, leur capacité à nous aboyer dessus comme des chiens parce que nous coûtons trop cher (nos salaires, nos transports, nos soins, notre éducation... nos retraites !), tout en nous demandant de financer, à coup de centimes s'il le faut, leurs lacunes. Le mépris de la morale communément admise n'est-il pas flagrant ici ? N'avons nous pas face à nous une meute de cyniques ? Ce « en même temps »-là fait rire jaune quand il s'agit du sort d'enfants gravement malades. Et le spectacle pailleté de la première dame demandant en souriant de toutes ses dents des sous pour les gamins hospitalisés a quelque chose d'indécent.

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