Les mots dits / Tu vas voir ta gueule à la récré

Il était une fois un chouette habitant du sud des États-Unis qui s'appelait William Lynch (1742-1820)...

Lynchage : de la loi de Lynch, 1859, exécuter sommairement, sans jugement régulier et par une décision collective.

 

Il était une fois un chouette habitant du sud des États-Unis qui s'appelait William Lynch (1742-1820). Le capitaine savait rendre la justice, puisqu'il était juge de Paix. Il avait même donné son nom à une loi appliquée à partir de 1835. Elle permettait des procès pour le moins expéditifs pour lesquels lui-même choisissait les jurés, réunissait la cour et présidait à l'exécution de la peine. Souvent, c'était la mort du condamné en public (ravi, comme en témoignent quelques photos d'époque). Au départ, le contexte était celui de la guerre d'indépendance américaine et ce sont les supporters de la couronne britannique qui faisaient les frais de cette comparution immédiate (et autrement plus définitive) avant la lettre. C'est ensuite un procédé qu'il fut facile d'appliquer aux Noirs dans le sud des États-Unis qui ne trouvaient pas grand monde pour oser les défendre et contre lesquels on n'avait pas forcément de preuves, ni même de raison de mise en examen sérieuse. À croire qu'une foule haineuse soigneusement manipulée suffit.

J'aimerais tellement pouvoir écrire, « ouf, nous avons fait du chemin n'est-ce pas depuis 1835 ». Pourtant, lynchage est un mot qui reprend du poil de la bêtise, pour différentes raisons que l'on peut regrouper grosso modo en deux chapitres : d'abord parce qu'il est possible de déverser sa haine de façon massive et facilement, ensuite parce que réfléchir c'est compliqué et s'informer vraiment (en utilisant des sources primaires et contradictoires) ça prend du temps. Le 11 mars dernier, une pétition signée par 150 000 personnes poussait les éditions Milan, pour « calmer le jeu » à ne pas réimprimer le livre J'ai chopé la puberté. Adressé aux jeunes filles, le propos des deux auteures, porté par les personnages les Pipelettes d'Anne Guillard est parfois maladroit en voulant forcer le trait comique. Aucune publication ne fait l'unanimité, tout livre a son ou ses détracteurs. Mais la déferlante venimeuse qui a suivit la mise en librairie de l'album est tout à fait disproportionnée (« Milan défend la culture du viol », « encourage la pédophilie », etc.). Des prises de paroles folles d'autant plus choquantes qu'elles proviennent d'une majorité d'hystériques qui n'a pas pris la peine de lire la source de son courroux en se contentant de suivre quelque gourou. Tout est passé par les réseaux sociaux et, en quelques clics, c'en était fait d'un livre que Milan se refusait à défendre jusqu'au bout, par peur que le groupe des éditions Milan et Milan presse ne s'effondre (sic). Pour 150 000 signatures d'allumé-e-s non informé-e-s. L'intelligence supposée de l'homme du XXIe siècle en prend un coup.

Les réseaux sociaux ont bon dos mais les grands médias ne sont pas en reste avec Nadine Trintignant invitée sur quelques plateaux pour motiver les troupes à ne surtout pas lâcher Bertrand Cantat qui ose encore sortir un album et, tenez-vous bien, à faire des concerts. Là encore, une minorité haineuse suffit à pourrir la vie d'une majorité. Chahuté à Grenoble avant son concert, attendu dans d'autres villes de pied ferme, le chanteur a décidé de ne pas jouer dans les festivals de cet été. La musique n'apaise pas toujours les mœurs et inutile de compter sur le temps. Bertrand Cantat a été jugé il y a 15 ans, il a effectué sa peine de prison, il a payé sa dette à la société. Il existe des groupes humains (je pense à une tribu du Brésil étudiée par Levi-Strauss) où le pire qu'il puisse arriver à un individu parce qu'il a commis un geste très grave comme un meurtre au sein de sa communauté est d'être ostracisé pendant quelques temps. Il est ensuite réintégré, parce que le groupe estime que chaque individu est précieux et qu'il est impossible de vivre hors du groupe. Mais c'est sans compter dans nos sociétés occidentales sur un réservoir de malveillance mobilisable au moindre claquement de doigts. Sur ceux qui vont cracher sur Cantat, combien se sont intéressés véritablement à ce qu'est la Justice dans un État de droit ; à ce que représente un homme dans la communauté des hommes ; au sens du pardon qui n'entrave pas la nécessité du souvenir ? La justice des hommes « civilisés » du XXIe siècle en prend un coup.

On laisse gagner William Lynch ?

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