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Billet de blog 23 juin 2021

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Les mots dits / Discours

Dans le cadre de la saison internationale Africa2020, portée par l’Institut français, le Quai des Savoirs à Toulouse a eu la bonne idée d'inviter en résidence deux artistes ougandais, Helen Nabukenya et Bruno Ruganzu qui utilisent les déchets comme matières premières. « Repair, recycle, reuse to rebuild the future », tel est leur projet, et leur discours.

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Tête de Luzira, par Bruno Ruganzu. Exposée du 13 au 20 juin à Toulouse, détruite le 21. © VL

Discours : étymol. et hist. 1503 [éd. 1534] « récit, exposé (écrit ou oral) » Empr. au b. lat. discursus « discours, conversation, entretien » attesté en lat. class. au sens de « action de courir çà et là » CNRTL

Dans le cadre de la saison internationale Africa2020, portée par l’Institut français, le Quai des Savoirs à Toulouse a eu la bonne idée d'inviter en résidence deux artistes ougandais, Helen Nabukenya  et Bruno Ruganzu qui utilisent les déchets comme matières premières. « Repair, recycle, reuse to rebuild the future », tel est leur projet, et leur discours. 

Ils fabriquent l’un et l’autre à partir de matériaux récupérés qu’ils recyclent, ré-emploient et transforment. Un savoir-faire qui s’est développé en Afrique depuis longtemps pour faire face aux nécessités économiques et environnementales. A Toulouse, Hellen a terminé avec le concours de femmes des quartiers défavorisés une tenture géante (23 x 7 mètres) commencée par des Ougandaises. « Tresser des chiffons ensemble, c'est tisser du lien entre nous, c'est reprendre confiance pour ces femmes », affirme-t-elle. Quant à Bruno, il a construit en fablab avec une poignée de volontaires la réplique agrandie de la tête de Luzira, une sculpture africaine datant de 1000 ans dont l'original est jalousement gardée à Londres depuis 1931. La version de Bruno Ruganzu mesure 3,50 m de haut environ. Elle est réalisée en déchets électroniques. Les deux œuvres ont été exposées au festival Rio Loco, mais il faut depuis le 21 juin en parler au passé, puisqu'elles ont été détruites et mises... au rebut.

En matière d'art, il y a toujours ce niveau un peu tue-le-rêve, celui où l'on "s'élève" et où discuter d’œuvre revient à parler argent. La destination finale des œuvres n'ayant pas été prévue, un certain flou régnait depuis le début de la résidence. Bruno ne trouvait pas normal qu'il n'y ait pas une place quelque part pour cette tête de Luzira et qu'il n'était pas logique de jeter à la poubelle une création dénonçant le gaspillage et la surconsommation. Hellen défendait les femmes qui avaient participé à sa tenture et pris confiance en leur capacité de mener à bien un tel projet. Quelle image de mépris cela donnerait de jeter leur travail à la poubelle !

Et puis, il a vraiment été question d'argent. Bruno Ruganzu aurait expliqué qu'un artiste de stature internationale ne devait pas brader ou donner une œuvre, que s'il voulait exister en tant que tel, il devait maintenir une certaine cote. Cela se tient, on ne prête qu'aux riches. On ne finance correctement (bourses, résidences, prix) que les artistes connus, et un artiste connu est souvent un artiste cher. Mais le discours sur le partage, le recyclage, l'aide aux plus démunis ? Comme son étymologie l'indique le discours « court çà et là », il construit un récit, qui donne corps à l’œuvre contemporaine mais peut s'avérer pour partie au moins une fiction.

Comme il n'était pas possible à ce stade du projet de trouver le financement nécessaire à l'achat des deux œuvres (en plus de la rémunération de la résidence, des défraiements et de la tentative de vente par Hélène auprès des femmes de banlieue de ses créations textiles), elles ont été détruites. Sans consultation de celles et ceux qui avaient participé à ces œuvres dont une des caractéristiques est d'être participative. Surtout, il avait été envisagé de donner une partie de la tenture, en cas de démontage, aux femmes des quartiers pauvres, enthousiastes et volontaires. Las, elles ne rentrent pas dans la catégorie de celles avec lesquelles on parle d'art, pardon, d'argent...

Hellen et Bruno sont donc repartis, à grand frais, vers d'autres résidences, sans un regard pour leur œuvre ou pour les participant(e)s. Peut-on envisager « rebâtir le futur » tant que l'argent sera la valeur ultime dans ce monde ?

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