Les mots dits / Noël

Le père Noël n'est pas celui qu'on croit. N'importe quel gamin « qui a passé l'âge » vous le dira, le père Noël est un déguisement, une peau morte endossée chaque année par des milliers d'anonymes différents. Une illusion fabriquée par les adultes à grands frais pour voir dans les yeux des enfants qui y croient un espoir dans la vie.

Père Noel avec caméra de surveillance, Toulouse, 2017. © Alain Pitton Père Noel avec caméra de surveillance, Toulouse, 2017. © Alain Pitton

Noël : fin du XIIe siècle, nael du latin natalis, 1120, qui signifie natalité (Petit Robert)

L'idée de célébration de la vie est sans doute ce qui est le mieux partagé par les païens et les chrétiens. Cependant, si pour les croyants la référence à la natalité reste primordiale, l'image de Noël aujourd'hui c'est plutôt un gigantesque hangar Amazon où gesticulent quatre pauvres lutins humains au milieu de robots et de marchandises. S'étourdir dans des galeries marchandes surchauffées, faire garder un arbre géant (composé de 385 sapins coupés) par des vigiles à Toulouse, mener des concours d'éclairages électriques, entourer de barrières et postes de contrôle de pathétiques villages dit "de Noël". Voir, lire, entendre plus que jamais cette injonction : consommez ! Le rapport avec la vie et l'espoir est ténu.

Pourtant, Noël est une fête fascinante à décortiquer, surtout quand c'est Claude Levi-Strauss qui s'y amuse, dans un savoureux petit livre, Le Père Noël supplicié, chez Sables, repris d'un article paru en 1952 dans la revue « Les Temps modernes ». En s'interrogeant sur l'origine païenne de cette fête et en la comparant à d'autres rites populaires du début de l'hiver l'ethnologue met en exergue le statut différent des enfants par rapport aux adolescents et aux adultes et par là, le rôle de rite de passage et d'initiation de Noël. Effectivement, il y a « ceux qui y croient » comme à une divinité et « ceux qui ont passé l'âge », les initiés. Les enfants, en des temps reculés, étaient à part. Ne faisant pas encore partie des « vivants » adultes, encore liés aux limbes, plus susceptibles par leur fragilité d'y retourner aussi. Ce lien avec le monde des morts faisait peur. Le côté chaleureux des célébrations de fin d'année (qui marque également la fin du rétrécissement des jours, et donc le retour de la lumière) s'accompagne d'ailleurs d'un personnage inquiétant : père Fouettard, Zwarte Piet, Hans Trapp (deux compagnons de Saint-Nicolas) qui est là pour faire respecter la transaction : plus tu es sage, plus tu auras de cadeaux, ou comment les adultes achètent la paix à ces petits démons d'enfants.

Ce sont eux d'ailleurs au Moyen-âge qui animent les danses, les processions déguisées et quêtes mouvementées dans les maisons lors des fêtes de fin d'automne comme Halloween, ptolach et autres. Aujourd'hui, la déraison de Noël s'est déplacée vers la Saint-Sylvestre et les adultes aussi s'y comportent en gamins sans limites... Noël était bien une fête à la douceur de vivre qui consistait d'abord à chasser la mort, avec une bonne bûche... dans la cheminée, quelques friandises pour le corps et des chants pour l'esprit. Le père Noël ne peut pas être réduit à un artifice de marketing américain, même si c'est ce qui domine aujourd'hui. Il reste au fond ce symbole qui revendique une part de notre paganisme que l'on pourrait faire remonter aux Saturnales romaines de la mi-décembre qui se terminaient par le sacrifice du titan Saturne mangeur d'enfants. Les traditions se perdent, le dernier Père Noël a être passé en jugement par le clergé pour paganisme, pendu puis brûlé en France le fut à Dijon, le 23 décembre 1951*.

 

* Il fut ressuscité dès le 24 par la mairie.

Sur Le Père Noël supplicié, vous pouvez lire cet autre billet de blog : https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/221214/le-pere-noel-supplicie

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