Les mots dits / obscurité

Aujourd'hui, 26 novembre 2020, la Ligue des Droits de l'Homme de la Haute-Garonne avec un grand nombre d'autres associations appelle à une nouvelle manifestation en opposition au projet de loi sur la sécurité globale, dont le mot d'ordre pourrait être le slogan du quotidien américain The Washington Post depuis 2017 : « La démocratie meurt dans l'obscurité » (Democracy dies in darkness).

Un amateur filme la charge des forces de l'ordre en fin de manifestation contre le projet de loi sur la sécurité globale. Toulouse, le 21 novembre 2020. © Alain Pitton Un amateur filme la charge des forces de l'ordre en fin de manifestation contre le projet de loi sur la sécurité globale. Toulouse, le 21 novembre 2020. © Alain Pitton

 Obscurité : du latin obscuritas « obscurité, affaiblissement de la vue, manque de clarté » (Cnrtl)

 Dans notre pays, « la République se vit à visage découvert » parce que : si-tu-n'as-rien-à-te-reprocher-tu-n'as-rien-à-cacher, disent-ils. La loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 expose bien dans son article 1er que « Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage. » Transparence et clarté sont exigées des citoyens qui ne portent pas un uniforme. Cela ne suffisait pas. Dorénavant, il ne faut plus rendre publiques les images de ceux qui portent un uniforme quand ils font quelque chose qui ne les met pas en valeur : tirs tendus (grenades assourdissantes, grenades de désencerclement, grenades lacrymogènes, LBD40) sur des civils, gazage outrancier, tabassages d'innocents, croche-pattes gratuits, mutilations, humiliations de lycéens et autres mineurs, meurtre par étouffement, viol avec matraque, etc. Si-tu-as-quelque-chose-à-te-reprocher-cache-toi. Depuis deux ans, les affaires de brutalités impliquant les forces de l'ordre se multiplient et, n'en déplaise au syndicat policier majoritaire Alliance, l'impunité règne, ceci expliquant en partie cela. La clé de leur défense réside dans la majorité des cas en l'impossibilité d'identifier précisément les représentants de la loi et l'ordre auteurs de crimes et délits, ce qui empêche leur sanction. Malgré tout, l'image de ceux qui « nous protègent et nous servent » se dégrade, elle devient trop floue pour trop de monde. Il fallait aller plus loin, tirer un lourd rideau bien opaque sur des agissements que l'on ne peut plus décemment qualifier d'actes isolés ou de dysfonctionnements. Et rendre caduc l'article XV de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme : "La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration."

Plutôt que de travailler à rendre impossible les excès de violence de la part des forces de l'ordre, le gouvernement veut mettre la crasse sous le tapis et choisit, comme souvent face à un problème, d'en nier l'existence et de faire disparaître ce qui le rendait visible : les captations d'images et leur diffusion massive, via les réseaux sociaux et les médias. Les seconds trouvant souvent chez les premiers des sources précieuses. Car pas de doute : l'amendement autorisant finalement les médias à produire de telles images n'a pour but que de diviser professionnels et amateurs de l'image, en sachant très bien qu'une majorité de scandales liés aux violences d’État ont été révélées par des « amateurs ». Nous rendre aveugles, ou du moins brouiller notre vision, opacifier, priver de lumière. D'une étymologie l'autre, qu'est-ce que la photo-graphie sinon "écrire avec la lumière" ? L'obscurité nous prive indéniablement de tout un pan du récit sur notre monde. Or, la démocratie, participation de tous à la vie de la cité demande la connaissance des faits et gestes de ceux qui dirigent, en toute lumière et sans honte. Est-ce encore possible ? Ça n'est pas très clair...

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