Enron est née de la fusion de deux entreprises spécialisées dans le transport de gaz en 1985. La dérégulation du secteur de l'énergie et notamment du gaz crée un nouveau marché concurrentiel où les entreprises vont se battre comme des chiffonniers. Naît alors le besoin de négoce (trading) et les outils financiers de couverture du risque qui vont avec.
Enron se lance dans ce nouveau métier dont il détient en 1995 une bonne part de marché. l'entreprise modernise ces méthodes en 1999 avec la création d'EnronOnline, un plate-forme de transaction électronique par internet.
Vu son succès, elle a déjà étendu son activité à la vente d'électricité et s'est lancée dans le courtage de nombreux autres produits de toutes natures. On en a compté jusqu'à 1600: métaux, dérivés climatiques, communications, bois, papiers, eau, etc...
En quelques années, la firme est devenue un grand du négoce international d'énergie et d'une multitudes d'autres produits. De 4 milliards de chiffres d'affaires en 1989, elle en revendique 100 milliards en 2000, dont 90% viennent des activités de trading.
Fabuleux. C'est ce qu'on pourrait se dire en lisant ceci: vive la dérégulation qui peut permettre ceci.
La CFTC l'a bien compris en lui accordant une exemption de surveillance et de contrôle de ces activités, qu'on appelle aussi échapatoire:
Un échappatoire (ou loophole en anglais rendons à César...) est une faille introduite dans la législation qui favorise des pratiques de marché anormale, voire frauduleuse.
La CFTC (organisme américain de supervision des matières premières) et le Congrès américain sous les administrations Reagan et Clinton, fervents adeptes du laisser-faire, ont crées des échappatoires que les experts appellent London loophole, Dubai Loophole ou encore Enron loophole.
En 1992, la présidente de la CFTC était Wendy Gramm, que Ronald Reagan aimait appeler "son économiste favorite" prend la décision d'exempter du contrôle de la CFTC les transactions faites par la société Enron sur les produits dérivés d'énergie. Enron en profitera largement, notamment pour manipuler les marchés, jusqu'à son effondrement final.
L'année suivante, l'économiste préférée du président démissionne et entre au conseil d'administration d'Enron.
En 2000, une loi censée règlementer les marchés, le Commodity Futures Modernization Act, consacre l'échappatoire Enron: s'agissant des marchés de l'énergie et des métaux, celle-ci exempte de quasiment tous contrôle par la CFTC les transactions de gré à gré (qui ne passent pas par les marchés réglementés) mais aussi les transactions effectuées sur les plateforme électronique.
Même après la faillite frauduleuse d'Enron, on a continué de laisser prospérer les plates-formes électroniques dérégulés jusqu'à l'éclatement de la bulle des subprimes: on en a compté jusqu'à dix-huit aux Etats-Unis, dont douze spécialisées dans le marché de l'énergie.
Ils ont été rendus possible par la conjonction de trois types mécanismes:
- Le recours à des procédés financiers sophistiqués.
- Des manipulations destinées à rendre rentables des actifs qui ne le sont pas.
- Des dissimulations comptables utilisant des sociétés off shore dans des paradis bancaires et réglementaires ainsi que le hors-bilan.
3.000 filiales dans des paradis bancaires, fiscaux , judiciaires et réglementaires afin de sortir les activités non rentables du bilan consolidé.
JP Morgan a été condamné à payer une amende de 135 millions de dollars pour cette fraude-ci:
J.P Morgan prêtait une somme à une de ces filiales off shore pour acheter un contrat à terme, portant sur le gaz ou du pétrole devant être livrée sur plusieurs années et celle-ci payait immédiatement.
De son côté, Enron passait commande d'une quantité équivalente de gaz ou de pétrole à une autre société dirigée de façon occulte par par la filiale de J.P Morgan.
Personne ne livrait rien: c'était en fait un prêt déguisé, sans intérêts. Enron enregistrait la totalité du contrats avec las filiales comme une vente, faisant gonfler artificiellement son Chiffre d’Affaires.
Entre 1997 et 2001, on a retrouvé sept opérations de cette nature, portant sur 2,6 milliards de dollars.
Et il y en a beaucoup d'autres.
Pourquoi les dirigeants d'Enron se sont-ils livrés à de telles fraudes, aussi vastes que massives? La réponse la plus probante est qu'ils l'ont fait, tout simplement, parce qu'ils en avaient l'opportunité, grâce aux nouveaux mécanismes de l'économie et de la finance de marché.
Pour plus de détails, voir "Enron, une entreprise américaine en question" de Nathalie Champroux et Olivier Frayssé.
Reste à trouver l'élément déclencheur, et c'est lui qui fait d'Enron un emblème et non une exception. La fraude est désormais intégrée comme un moyen de gestion ou, si on préfère, une variable d'ajustement permanente et non plus à la marge.
La fraude s'intègre au management de manière structurelle.