La gouvernementalité managériale : L’art managérial de gouverner

« Au niveau étymologique, il n’existe pas une seule définition du mot « management ». Pour certains auteurs, le verbe manager vient de l’italien maneggiare (contrôler). Pour d’autres, il viendrait plutôt du terme français manège (faire tourner un cheval dans un manège). À cette notion il faut ajouter celle de « ménage » (gérer les affaires du ménage) qui consiste à gérer des ressources humaines et des moyens financiers (le majordome « chef de la maison » avait en charge les équipes ainsi que les moyens comme les stocks des produits alimentaires). Une autre notion est souvent évoquée, celle de « ménagement » car on ne peut réellement manager les équipes et les ressources que si on sait les ménager (qui veut voyager loin ménage sa monture). » Abdelaâli LAOUKILI

 

Cet article a été réalisé à partir de différentes lectures et réflexions, en particulier inspirées autour des travaux de Michel FOUCAULT, philosophe français. Nous aborderons comment les organisations se sont vues modifiées par le pouvoir du manager, et dans quelle mouvance s’inscrivent ces changements. Plus largement, nous aborderons comment la gouvernementalité managériale a pour fonction, de manière systémique, une restructuration sociétale. Nous aimons justement la définition du pouvoir, de M. FOUCAULT, qui souligne le caractère tautologique : « le pouvoir, c’est un ensemble de mécanismes et de procédures qui ont pour rôle ou fonction et thème, même s’ils n’y parviennent pas, d’assurer justement le pouvoir[1]. » Cette définition souligne la fonction auto-légitime du pouvoir. Il est, en lui-même, à la fois la cause et l’effet.

Avant de commencer l’analyse, il parait pertinent de venir éclairer la compréhension de la place du management par l’approche socio-historique en questionnant le sens et la dynamique contextuelle d’apparition de ces enjeux managériaux. En effet, la dynamique managériale fait partie intégrante de l’idéologie néolibérale ambiante.  Comme l’explique M. FOUCAULT, le libéralisme est « ce nouvel art de gouverner qui, à partir du XVIIIème siècle, consiste en la production, « la gestion et l’organisation des conditions auxquelles on doit être libre » ; qui exerce un pouvoir « gestionnaire de la liberté[2] » ». Cette logique de gouvernement de type managérial s’incarne d’autant plus dans le néolibéralisme avec un interventionnisme étatique qui peut prendre différentes formes de régulations publiques, telles que le Nouveau Management Public. Ce dernier vient solidifier l’existence d’une formation discursive[3] et d’une relation de savoir-pouvoir du management.  

De la gouvernance à la gouvernementalité                                               

    1. La gouvernance institutionnelle

Il est intéressant de s’intéresser au néologisme « la gouvernance », souvent utilisé pour parler de la gestion hiérarchique interne d’une organisation. Ce terme « a été introduit par les think tanks d’inspiration ultralibérale. Son adoption et son usage généralisé à partir des années 1990 ne sont pas le fruit du hasard[4] ». Bien que ce terme soit entré dans le discours courant, il est dans la lignée des théories économiques libérales, incarnant une manière particulière de gouverner dans le prolongement de l’État néolibéral. Le management est une figure historique de gestion des organisation qui s’est imposé progressivement. Aucune structure, quelle que soit son statut et la finalité, n’échappe pas à ce nouveau paradigme et à l’idéologie managériale.

 

 Dans une société où la performance règne, le manager est roi

La magnitude de l’entreprise

On peut se questionner sur la place grandissante de l’entreprise, de l’institution entreprise. En effet, « l’effondrement des institutions telles que la famille, l’école, l’armée, l’action sociale, ne laisse place qu’à une seule institution : l’entreprise[5].» Aucun statut n’échappe à ce « mode d’entreprendre[6] » où toute organisation professionnelle est alors reconnue comme entreprise. « L’institution qui est en mesure d’enrôler les individus, d’en prendre soin, d’en tirer de l’information, de les éduquer, de les surveiller, de les punir, de les protéger, de les évaluer, de les récompenser, d’en façonner les représentations, d’en obtenir du consentement ou encore d’en influencer les désirs, c’est au moins autant l’entreprise privée que l’État[7]. » La normalisation des conduites est largement induite par le travail et particulièrement par les firmes et entreprises, qui sont, elles-mêmes parfaitement inscrites dans des logiques managériales afin de répondre aux exigences. Quand bien même, cela ne serait pas le cas, une multitude de régulations avec des mécanismes de mimétisme de type concurrentielles, coercitifs de type tutélaires, et enfin de formation professionnelle[8] seraient à l’œuvre pour les conformer. 

 

Le management au travers de la GRH

Depuis les années 1990, on peut constater des changements dans l’environnement professionnel et les institutions avec le passage d’une logique de poste à une logique de compétences, particulièrement visible avec l’arrivée de l’obligation de mise en œuvre de Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences[9] (GPEC).

 D’une logique de poste à une logique de compétences[10]

Certains auteurs parlent de post-taylorisme et d’autres de néotaylorisme, décalant une logique centrée sur le collectif à une logique focalisée sur l’individu. Ainsi, la responsabilisation personnelle repose « sur l’évaluation des capacités productives du candidat au moment du recrutement notamment[11] ». 

 

L’entreprise-providence

On peut constater un processus inquiétant :

  • D’un côté, les entreprises fortes de leur puissance économique jouent un rôle crucial dans la gouvernance mondiale. Cette dynamique est confortée par la mise en place de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE), qui conditionne la responsabilité sociale et environnementale à l’activité productive. Les entreprises ont, alors, la liberté et la capacité d’agir et de choisir l’importance des causes et normes sociales, ce qui renforce leur rôle politique.
  • D’un autre côté, nous pouvons constater que les associations, dans un processus d’isomorphisme institutionnel, parfaitement entretenue par les régulations que nous avons décrites, perdent progressivement de leur dimension politique et de réflexion sur le sens de leurs interventions.
    « Cette « dépolitisation » (absence d’interrogation sur les buts et finalités, sur les intérêts des acteurs en présence) est une caractéristique importante de la logique managériale[12]».

 

 2. La gouvernementalité managériale

La « « gouvernementalité » politique : c'est-à-dire la manière dont la conduite d'un ensemble d'individus s'est trouvée impliquée, de façon de plus en plus marquée, dans l'exercice du pouvoir souverain[13]. » Il est courant de définir la gouvernementalité comme « la conduite des conduites ». Les travaux de Michel FOUCAULT, abordent ce concept au sens large, « dans cette notion de gouvernementalité, je vise l’ensemble des pratiques par lesquelles on peut constituer, définir, organiser, instrumentaliser les stratégies que les individus, dans leur liberté, peuvent avoir les uns à l’égard des autres[14] ». Ici, nous l’associerons au management afin d’éclairer sa dimension politique, l’aspect gouvernemental de la gestion, soit le management comme gouvernementalité. Comme nous l’avons présenté, la fonction de manager a pris d’autant plus d’importance que le néolibéralisme s’accrut, donnant une place de choix à l’entreprise. « Quand l’individu et l’État deviennent entrepreneurs, le management devient universel.[15] »

 

 Le managérialisme

Le managérialisme est un « système de description, d’explication et d’interprétation du monde à partir des catégories de la gestion[16] ». Lorsque les associations sont dans une logique de performance, à l’instar des entreprises privées de type commerciales, et convergents vers des fonctionnements uniformes, « ainsi, nombre de dirigeants associatifs participent d’un mouvement plus général dans la société que l’on peut désigner comme managérialisme, qui consiste à étendre le management à de nouveaux domaines de la vie sociale[17]. » Pour comprendre le managérialisme, Jean-Louis LAVILLE[18] met ce concept en perspective avec la gestion sociale. Nous pouvons constater une différence importante dans ses finalités, le managérialisme recherche la performance, la gestion sociale quant à elle, vient questionner la téléologie, le sens de l’action collective.

 Managérialisme et gestion sociale[19]

 Le contrôle social et biopolitique

Le manager est le niveau panoptique, non seulement pour surveiller mais pour garantir la sécurité et le contrôle social. « Derrière la vocation économique et de gestion rationnelle du management (création de valeur pour l’actionnaire ou le propriétaire), s’exerce une nouvelle forme de contrôle social caractérisée par la normalisation des conduites individuelles, la neutralisation et la « délégitimation » de l’action collective[20]. »

 On pourrait explorer ici la notion de biopolitique de Michel FOUCAULT, en analysant que le managérialisme comme un moyen de contrôler les corps dans un objectif de production soit industriel, soit de normes et conduites humaines : « le bio-pouvoir, c’est-à-dire cette série de phénomènes qui me paraît assez importante, à savoir l’ensemble des mécanismes par lesquels ce qui, dans l’espèce humaine, constitue ses traits biologiques fondamentaux va pouvoir entrer à l’intérieur d’une politique, d’une stratégie politique, d’une stratégie générale de pouvoir[21]» Emmanuel DIET[22], va plus loin dans l’analyse, en abordant le management hypermoderne comme un instrument d’asservissement des « esprits et des corps, de l’attaque de la pensée et des liens.[23] » D’autres auteurs parlent de « servitude librement consentie[24] » ou « servitude volontaire[25] ».

 

L’injonction paradoxale

A l’instar de la discipline qui crée du contrôle et de l’assujettissement, visant « la fabrication de l’individu disciplinaire[26] », on peut se questionner sur ce que fabrique une société managériale ? « Le stade ultime de contrôle, pour ainsi dire, c’est l’autocontrôle. Contrôle de soi et des autres[27]» La logique managériale et néolibérale, ont tendance à croitre la responsabilisation individuelle et créer de l’injonction paradoxale (appelée aussi double blind) : « Soyez libres ! » ce qui, psychologiquement est intenable et très anxiogène. « Cette souffrance vient des injonctions paradoxales vécues par les travailleurs sociaux entre leur professionnalisme (l’art de leur métier), leur exigence de résultats face aux situations de précarité et des procédures et des moyens de fonctionnement de plus en plus aliénants ou inadaptés.[28] » Si la société managériale repose sur l’injonction paradoxale, son concepteur Grégory BATESON[29] explique qu’elle crée une relation pathologique, et des troubles psychiques de type schizophréniques.

« Nous sommes exactement arrivés à ce point que prédisait Hannah Arendt lorsqu’elle entrevoyait la possibilité du passage à une nouvelle forme de domination, sournoise parce que dissimulée sous une apparence libertaire, où le pouvoir véritable serait devenu anonyme, informe et non localisable, ce qu’elle appelait « une tyrannie sans tyran ». H. Arendt, Du mensonge à la violence, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 181 - DUFOUR D-R., La gouvernance comme nouvelle forme de contrôle social, ERES, 2009, p46.

 

 

[1] FOUCAULT M., Sécurité, territoire, population, cours au Collège de France, 1977-1978, EHESS GALLIMARD SEUIL, 2004, p.4.

[2] FOUCAULT M., Naissance de la Biopolitique, Cours au Collège de France,1978-1979, Paris, Gallimard-Seuil. 2004, p. 65.

[3] Formation discursive, concept foucaldien selon lequel le discours définit les règles d’existence des objets.

[4] DUFOUR D-R., La gouvernance comme nouvelle forme de contrôle social, ERES « Connexions », 2009, p43.

[5] PINEL, J.-P. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2009 n° 51.

[6] LOI n° 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l'économie sociale et solidaire

[7] LE TEXIER T., Foucault, le pouvoir et l’entreprise : pour une théorie de la gouvernementalité managériale, Revue de philosophie économique, 2011, p. 74.

[8] DIMAGGIO P., POWELL W., The iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Collective Rationality in Organizational Fields, American Sociological Review, 1983, vol. 48, n°2, p. 147-160.

[9] Plan de cohésion sociale et de la loi de programmation du 18 janvier 2005.

[10] GARNER-MOYER H., le management des ressources humaines dans un contexte incertain : entre subjectivité et risque pour les salariés, ERES, 2009.

[11] Ibid., p59.

[12] LAOUKILI A., Les collectivités territoriales à l'épreuve du management, ERES, « Connexions », 2009, p114.

[13] FOUCAULT M., Sécurité, territoire, population, cours au Collège de France, 1977-1978, EHESS GALLIMARD SEUIL, 2004, p.374.

[14] FOUCAUL M. « L’éthique du souci de soi comme pratique de liberté », Concordia, Revue Internationale de Philosophie, Paris, 1984, p. 728.

[15] LIAUDET J-C., Quand le management ruine le politique, ERES, 2009, p19.

[16] CHANLAT J-F., Sciences sociales et management : plaidoyer pour une anthropologie générale, Laval: Presses de l'Université de Laval, 1998, 114 p.

[17] LAVILLE J-L., Management et régulation dans les associations, ERES, 2009, p154.

[18] Jean-Louis LAVILLE, sociologue, professeur au CNAM et co-Directeur du laboratoire pour la sociologie économique au CNRS.

[19] Ibid.

[20] LAOUKILI A., Management et contrôle social, ERES, « Connexions », 2009, p7.

[21] FOUCAULT M., Sécurité, territoire, population, cours au Collège de France, 1977-1978, EHESS GALLIMARD SEUIL, 2004, p.3.

[22] Emmanuel DIET, psychologue, psychanalyste, secrétaire général du CIPA (Lyon 2 et Paris 5).

[23] DIET E., Management, discours de l'emprise, idéologie et désubjectivation, ERES, 2009, p67.

[24] FORRESTER V., Une étrange dictature, Paris, Fayard, 2000.

[25] RODIN E., Produisez, consentez ! Critique de l’idéologie managériale, Éditions Homnisphères, 2007.

[26] FOUCAULT M., Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, Ré-édité1994, 1975, p. 315. 

[27] LE TEXIER T., Foucault, le pouvoir et l’entreprise : pour une théorie de la gouvernementalité managériale, Revue de philosophie économique, 2011, p. 77.

[28] LAOUKILI A., Les collectivités territoriales à l'épreuve du management, ERES, « Connexions », 2009, p115.

[29] Grégory BATESON est anthropologue, psychologue et épistémologue américain.

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