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Billet de blog 1 janvier 2026

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L’affaire Adama Traoré, encore

La mort d’Adama Traoré à Persan en 2016 a profondément marqué la vie politique française. Elle est devenue un point de référence dans une continuité de violences étroitement liées aux mécanismes de racialisation et d’exclusion produits par l’État.

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La mort d’Adama Traoré à Persan en 2016 a profondément marqué la vie politique française. Elle est devenue un point de référence dans une continuité de violences étroitement liées aux mécanismes de racialisation et d’exclusion produits par l’État. Vingt ans après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, l’affaire Adama demeure au centre du débat public, tandis que les violences policières se poursuivent dans les quartiers populaires — et au-delà.

Une mort sous contrôle policier

C’est le 19 juillet 2016, le jour de son anniversaire, qu’Adama Traoré meurt lors d’une opération de gendarmerie, à l’issue d’un contrôle d’identité raciste. Il « meurt asphyxié sous le poids de trois gendarmes et d’un système », comme l’écrit Assa Traoré dans Le Combat Adama. Cette mort, loin d’être un accident isolé, s’inscrit dans une pratique structurelle de contrôle, de contrainte et de violence exercée sur des corps racialisés.

Les développements judiciaires récents

Les derniers développements judiciaires, en décembre 2025, confirment l’impasse institutionnelle dans laquelle se trouve cette affaire. La Cour de cassation, plus haute juridiction de l’ordre judiciaire, a examiné en audience le pourvoi formé contre la décision de non-lieu. À l’issue de cette procédure, il a été admis que l’interpellation violente a causé la mort — sans pour autant ouvrir la voie à des poursuites pénales effectives.

Pour la famille Traoré, comme pour toutes celles et ceux qui soutiennent le collectif « Vérité et Justice pour Adama », l’exigence demeure inchangée : la reconnaissance du meurtre d’Adama Traoré par les gendarmes. Il s’agit d’une exigence de vérité et de justice, non seulement pour Adama, mais pour toutes les victimes de la violence policière raciste.

Une affaire révélatrice d’un ordre social racialisé

La mort d’Adama Traoré ouvre un espace de discussion politique sur un ordre social longtemps naturalisé et imposé au sein de la société française : un ordre qui détermine quelles vies comptent, quels corps peuvent être soumis au contrôle physique, quels travailleurs et travailleuses peuvent espérer gagner leur vie sans y laisser leur santé ou leur existence.

Les trois morts qui traversent l’histoire familiale d’Adama Traoré révèlent les formes multiples — mais profondément liées — d’un même système d’exclusion. Adama meurt à 24 ans, asphyxié lors d’un contrôle injustifié. Son père meurt à 52 ans d’un cancer du poumon causé par l’exposition à l’amiante, conséquence directe de ses conditions de travail. Son grand-père, engagé comme soldat africain dans les troupes coloniales françaises, est tué pendant la guerre de 1939-1945 en combattant pour une nation qui n’a jamais reconnu pleinement sa vie ni sa mort.

Au-delà du judiciaire : un combat politique et épistémique

Dans une phase antérieure, les autorités judiciaires françaises avaient reconnu l’existence d’un lien de causalité « indirect » entre l’interpellation et la mort d’Adama Traoré : l’action des forces de l’ordre avait contribué au décès, sans être jugée suffisante pour engager leur responsabilité pénale. Cette reconnaissance partielle n’a jamais satisfait la famille Traoré ni leurs soutiens, qui continuent de revendiquer l’établissement de la vérité.

Cette revendication dépasse largement le cadre d’un contentieux judiciaire. Elle constitue une exigence sociale et politique : la reconnaissance de la criminalisation et du ciblage systématiques des hommes noirs et arabes dans les quartiers populaires. Elle s’inscrit dans un combat militant, mais aussi cognitif et épistémique : ce qui est en jeu, c’est la définition même de la réalité sociale et la manière dont l’État prétend produire la vérité face à celle formulée par les communautés qui résistent, s’organisent et continuent de crier : « Pas de justice, pas de paix. »

Et maintenant

Les développements judiciaires se poursuivront avec la décision de la Cour de cassation, attendue le 11 février 2026 à 14 heures.

31.12.2025

Illustration 1
L'affaire Adama Traoré © Bertrand Guay AFP

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