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Billet de blog 16 nov. 2022

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Bruce Springsteen, un Boss ancré dans l'époque

Depuis plus de six décennies, Bruce Springsteen chante la vie des plus défavorisés, des laissés de côté du système capitaliste, de la plus belle des façons. Légende vivante et source d’inspiration pour beaucoup, le Boss mérite bien un nouveau portrait.

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Bruce Springsteen on Broadway, novembre 2017 © © via Wikipedia Commons

Pour écrire autant de textes marquants, résistants à l’épreuve du temps, il faut avoir un sacré niveau de talent, et une dose de courage. Avec plus de vingt et un albums à son actif (dont un sorti tout récemment), avec un grand nombre de performances chacune plus vivante que les autres, et une belle sélection de «classiques» du rock, Bruce Springsteen mérite bien son surnom de «Boss».
Beaucoup a déjà été écrit sur la vie et l’oeuvre du rockeur étasunien, mais tant qu’il ne cessera pas de nous inspirer, de nouveaux textes continueront d’être écrits sur cette légende vivante. Ce texte est d’autant plus nécessaire que l’impact de ses œuvres n’est pas limité à sa seule génération, et que toute génération gagnerait à prêter attention aux productions du Boss.

De l’impact trans-générationnel de ses chansons, je suis en quelque sorte une des preuves vivantes. Alors que je suis depuis mon plus jeune âge bercé dans un monde de culture et de musique, c’est quelque peu par hasard que je suis tombé sur la musique de Springsteen. Il serait impossible de véritablement relater ma première écoute, cependant, je peux affirmer que ce ne fut pas un coup de foudre.

C’est avec la compilation Greatest Hits de 1995, de la discothèque familiale, que j’ai découvert sa musique. Étant encore assez jeune, je n’ai pas porté grande attention aux paroles, et c’est sûrement pour cela que je n’ai pas été véritablement conquis par l’envergure de son talent. Ainsi, le titre ‘Born in the USA’ me paraissait, à la première écoute, être l’illustration parfaite d’un sentiment patriotique à l’américaine. Ce n’est que plus tard que j’ai mesuré la portée politique d’une telle chanson, et de son œuvre globale.

Au contact du monde ouvrier

C’est en 1949, à Long Beach, New Jersey, que naît Bruce Frederick Joseph Springsteen. Dans cette petite ville d’un peu plus de vingt mille habitants, Springsteen grandit au sein d’une famille sujette à la précarité sociale : son père enchaîne les petits boulots, handicapé par des problèmes de santé mentale, et sa mère se retrouvait souvent comme le principal soutien financier de la famille. Tâche d’autant plus compliquée que Bruce n’est pas leur seul enfant, il y a également ses deux sœurs cadettes, Virginia et Pamela.

Les influences extérieures sont nombreuses, dès sa plus tendre enfance. Son grand-père maternel par exemple, né en Italie, qu’il trouvait « plus grand que la nature », mais aussi la religion catholique (même s’il s’est rebellé contre les restrictions imposées par l’éducation privée catholique). Comme tous les étasuniens, Bruce Springsteen est donc un enfant de l’immigration.

Si son parcours scolaire est quelque peu compliqué, c’est finalement après avoir écouté Frank Sinatra, Elvis Presley puis les Beatles que Bruce Springsteen se décide à se lancer dans la musique. En 1964, le jeune Bruce achète alors sa première guitare, et réalisera ses premiers concerts dans des salles locales, avec son groupe « the Rogues ». Puis, grâce à un prêt bancaire obtenu par sa mère, il put s’offrir une guitare de la marque Kent à la fin de cette même année. Dans la chanson ‘The Wish’ (1998), Springsteen lui rend hommage, et la remercie de lui avoir permis de s’offrir cette «toute nouvelle guitare japonaise».

Born to Run et Bob Dylan

C’est en 1973 que Springsteen enregistre son premier album, Greetings from Asbury Park, N.J., du nom d’une ville proche de Long Beach, où le jeune chanteur réalisa ses premiers shows. C’est également à cette période qu’il forme le mythique E Street Band – dont il est toujours accompagné – et c’est à ce moment qu’il acquière le surnom «the Boss», pour sa gestion du groupe, mais également après des parties du jeu monopoly avec d’autres musiciens de la Jersey Shore.

Initialement comparé à Bob Dylan pour son lyrisme, critiqué de façon favorable par la presse spécialisée dès ses débuts, le succès populaire n’est pas immédiat. C’est au final grâce à ses talents de showman que Springsteen s’attira les faveurs du grand public, notamment avec l’enchaînement de dix concerts en seulement cinq soirs à New York en août 1975. Une dizaine de jours après, son troisième album studio, Born to Run, paraît, offrant enfin à Bruce Springsteen la renommée internationale qu’il connaît aujourd’hui.

En plus d’une sonorité magique, tantôt entraînante, tantôt mélancolique, les titres du Boss ne seraient rien sans ses talents d’écriture. Son récent show sur les planches de Broadway nous permet ainsi d’avoir une vision clarifiée de la signification de nombreuses de ses chansons. Lors de ce spectacle, il interprète par exemple, de manière très émouvante et presque a cappella, son titre ‘Born in the U.S.A.’, qui s’approche plus d’un chant dénonciateur de la violence étasunienne que d’une hymne patriotique. Dans ce titre dévoilé neuf ans après la fin de la guerre, il est surtout question du difficile retour des vétérans, forcés de se battre dans un conflit les dépassant, et laissés à l’abandon à leur retour aux États-Unis.

Les prises de positions politiques ne sont pas un fait rare dans la discographie de Springsteen. S’il a beaucoup écrit sur sa vie, les endroits où il a vécu (comme dans la très belle ‘My Hometown’), Springsteen a su dépeindre les réalités de la vie des membres de la classe ouvrière, en restant humble et sincère. Dans la très émouvante ‘Streets of Philadephia’, bande originale du prenant Philadelphia de Jonathan Demme (1993), décrit avec brio les sentiments d’exclusion de la société d’un patient atteint du SIDA.

« Les fenêtres de la rue principale sont blanchies maintenant et les magasins vacants, on dirait que plus personne ne veut venir ici. Ils ferment l’usine de textile de l’autre côté de la voie ferrée, le contremaître a dit : ces emplois partent, les gars ; et ils ne reviendront pas, dans votre ville natale ».
– Bruce Springsteen, My Hometown (1984)

Ses chansons réussissent à dépeindre la vie d’ouvriers, soumis à des conditions de travail des plus dégradantes dans un système capitaliste comme bloqué dans une spirale infernale. Dans ‘Youngstown’, dévoilée en 1995, le chanteur étasunien se rapproche d’une critique directe du capitalisme, en écrivant : «The story’s always the same/Seven-hundred tons of metal a day/Now sir you tell me the world’s changed/Once I made you rich enough/Rich enough to forget my name».

« C’est toujours la même histoire : 700 tonnes de métal par jour. Maintenant monsieur vous me dites que le monde a changé ; une fois que je vous ai rendu assez riche, assez riche pour oublier mon nom ».
– Bruce Springsteen, Youngstown (1995)

Dans ce même album, ‘The Ghost of Tom Joad’ – référence au grand livre de John Steinbeck, Les raisins de la colère – on retrouve la chanson éponyme, qui poursuit la critique du système capitaliste étasunien. Ironisant sur le «nouvel ordre mondial» promu par George W. Bush, Springsteen appuie sur le fait que ce système bénéficie uniquement à une élite bien définie, et le reste doit se contenter d’un «billet à sens unique» à destination d’une «terre promise», qui n’a de promise que le nom. Tout au long de la chanson, Springsteen référence directement le classique de Steinbeck, et cite même Tom Joad, qui annonce à sa mère, Mama Joad, qu’il ne restera pas inactif en cas de confrontation à de la violence étatique, et policière.

Toujours au contact des préoccupations sociales, Bruce Springsteen n’a pas manqué de signifier son indignation après la mort d’Amadou Diallo, jeune immigré d’origine guinéenne tué de 19 balles par la police, alors qu’il sortait son portefeuille. Au total, les officiers ont tiré à quarante-et une reprise à l’extérieur de l’appartement de Diallo. Dans son titre ‘American Skin (41 shots)’, Springsteen fait référence à la conversation devenue nécessaire au sein des familles afro-américaines, sur le besoin de suivre des règles non écrites pour la population noire. Plus de vingt ans après les faits, cette chanson est toujours d’actualité, tant les tueries peuplent toujours l’actualité outre-Atlantique.

« 41 tirs, Lena prépare son fils pour l’école. Elle lui dit : ‘‘dans ces rues, Charles, tu dois comprendre les règles. Si un officier t’arrête, promets-moi d’être toujours poli, et que tu ne t’enfuiras jamais. Promets à maman que tu garderas tes mains visibles ».
– Bruce Springsteen, American Skin (41 shots) (2000)

Quand on prête ainsi attention aux paroles de ses chansons, on comprend plus aisément la comparaison à Bob Dylan, prix Nobel de littérature 2016, mais également pourquoi le magazine britannique Tribune écrivait dans le titre d’un récent portrait du chanteur, «le seul Boss que nous écoutons».
Bruce Springsteen a alors réussi à écrire des textes toujours impactant aujourd’hui, influençant toutes les générations, comme l’illustre, j’espère, ce témoignage. Sa voix, sa qualité d’interprète et de performeur, mais surtout la précision et la sincérité de ses textes font bien de lui le Boss du rock’n’roll, mais surtout tout cela fait de lui une source d’inspiration et de motivation pour beaucoup.

- Dorian Vidal

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