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Billet de blog 29 décembre 2022

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Nancy Pelosi et la fin d'une ère

Pendant plus de vingt ans, Nancy Pelosi a dirigé au Congrès des États-Unis le Parti démocrate, permettant le passage et l’adoption de nombreux textes clés. À compter du 3 janvier 2023, l’élue de Californie ne sera plus à la tête du parti, mais sera de nouveau une représentante comme les autres.

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Illustration 1
Nancy Pelosi à la convention du Parti démocrate de Californie, à San Francisco en 2019 © Gage Skidmore, Wikipedia Commons © © Gage Skidmore, Wikipedia Commons

Le jeu politique est souvent décrit comme trop masculin. Si les femmes sont de plus en plus nombreuses à choisir de faire carrière dans ce monde, elles ne sont que très peu à bénéficier du même éclairage médiatique que leurs confrères du genre opposé.Heureusement, il semble de plus en plus courant de voir des femmes se lancer dans l’aventure. Nancy Pelosi, qui a présidé pendant deux décennies le Parti démocrate au Congrès des Etats-Unis, n’est pas issue de cette nouvelle génération, mais elle est bien une de celles qui montrent la voie.

From California with love

Née en 1940 au sein d’une famille italo-américaine, Nancy Pelosi est tout de suite immergée dans l’univers politique. Son père, Thomas D’Alessandro Jr., fut le représentant du troisième district du Maryland à la Chambre des Représentants pendant huit ans, puis maire de la ville de Baltimore pendant douze ans. Sa mère était également active, en organisant notamment des meetings rassemblant les femmes proches du Parti démocrate.
Après des études en science politique, elle part s’installer de l’autre côté des Etats-Unis, dans la baie de San Francisco. Elle y est élue membre du D.N.C. en 1976 (le comité national du Parti démocrate), puis elle dirige la branche californienne du Parti pendant deux années, avant d’être élue à la Chambre des représentants en 1987. A cette époque, les femmes ne sont que très minoritaires à l’échelle fédérale : elle est une des 23 femmes élues, sur les 435 sièges disponibles dans la Chambre.

Pelosi n’a depuis cette année pas perdue une seule élection populaire, et est même toujours élue avec en moyenne 80 % des voix (la Californie est depuis longtemps un Etat acquis aux démocrates). C’est ensuite en 2002 que l’élue entre dans l’histoire de la politique étasunienne, en devenant première femme “Whip” d’un parti, terme désignant la deuxième personne dans la hiérarchie du parti, chargé de faire respecter la ligne directrice. Un an plus tard, elle prend la tête du Parti démocrate dans la Chambre, et c’est finalement en 2006, quand le Parti républicain perd le contrôle du Congrès, que l’élue de Californie devient la première femme désignée porte parole de la Chambre (Speaker of the House). Elle resta à la tête du caucus démocrate pendant vingt ans, avant d’annoncer en fin 2022 qu’elle ne souhaitait plus diriger le parti dans la Chambre des représentants.

L’amour de la politique

Dans un monde politique marqué par les élections fréquentes, de campagnes « permanentes”, et par des alternances, une telle stabilité est rare. Nombreux furent ceux qui essayèrent de la déstabiliser, mais pendant vingt ans, Nancy Pelosi a su se faire reconnaître par tous comme une grande femme politique. Par sa connaissance de l’univers de la politique plutôt que par des discours, Pelosi s’est vite imposée en tant que personne avec qui il faudrait travailler et négocier. Ce sont véritablement ses capacités politiques qui lui ont permis de faciliter le passage de textes de loi ambitieux, de l’American Rescue Plan en réponse à l’après-covid, à l’Obamacare (2010), en passant par le récent Inflation Reduction Act (2022), texte de loi concernant la protection de l’environnement le plus ambitieux de l’histoire des Etats-Unis.

Car si son titre officiel la qualifiait de “porte-parole” de la Chambre des représentants, sa tâche était dans les faits plus complexe à réaliser. Du haut de son perchoir, c’était à elle de compter les votes, d’organiser les débats, mais en tant qu’élue démocrate, il lui fallait maintenir l’unité de son camp sur les votes clés, mais aussi négocier avec le G.O.P. sous l’administration Trump. Ainsi, selon sa biographe, Molly Ball, Pelosi a réussi à pousser Steve Mnuchin (ministre des Finances de Donald Trump) à faire tellement de concessions sur les aides liées au Covid-19, qu’il a du être retiré des discussions.

Que ce soit en tant que Speaker ou comme Minority Leader, Nancy Pelosi était essentielle au camp démocrate. Pour s’en rendre compte, il suffit de l’imaginer rester tard dans la nuit téléphonant personnellement aux représentants réfractaires, essayant de les faire basculer et de récolter les votes manquants. L’élue sait quand il faut faire pression, elle “comprend les motivations des représentants”, et elle sait s’en servir. C’est notamment ce qu’elle fait sur le vote de l’Affordable Care Act (Obamacare), et tant d’autres. Sans ses talents politiques, qui pourrait dire quel serait l’héritage législatif du camp démocrate aujourd’hui ? Dans ce parti qui s’étend de la gauche progressiste au centre de l’échiquier politique, il peut être délicat d’obtenir l’accord de tous. C’est sans doute sa passion pour le jeu politique qui la pousse à donner tant de son temps et de son énergie pour atteindre ses objectifs.

Là où beaucoup seraient inquiets par la perception de leurs actions par le public, et chercheraient en permanence un bon taux d’approbation, Nancy Pelosi a une vision plus pragmatique. Elle n’est pas intéressée par les sondages, par les réactions des électeurs. Ce qui l’anime, c’est de faire passer des lois aux effets concrets et directs pour tous. Elle se “bat pour le peuple”, selon son site officiel. Au long de sa carrière, on ne peut pas dire qu’elle a eu peur de tenir sa position, même si les critiques venaient de sa gauche ou de sa droite.

Le courage politique, dans une société des plus violentes

De l’autre côté de l’Atlantique, ce sont plus ses positions en soutien aux Ouïgours, aux Tibétains, aux Hongkongais, et plus récemment son soutien direct à Taïwan, qui ont fait du bruit. On ne peut également pas lui enlever son courage politique, quand il a fallu lancer à deux reprises la procédure de destitution contre le président Trump – même si cela aurait pu être mené différemment. Depuis, les attaques verbales à son égard se sont accentuées, dans un pays des plus polarisé. Elles ont atteint un niveau inattendu ce 6 janvier 2021, quand des manifestants attachés aux théories de complots les plus folles, et sous l’influence d’un certain président battu, ont tenté de renverser la démocratie, et menaçaient de s’attaquer directement à ses garde-fous.
Jamais on ne pensait en arriver là, et on espérait que ce jour n’aurait pas de réplique. Mais quand un homme s’est introduit dans la maison du couple Pelosi, et s’en est pris directement à son mari à la fin du mois d’octobre 2022, le choc fit office de rappel à la raison. Il faut se rendre à l’évidence, les fractures sont bien réelles dans cette société étasunienne, et des individus semblent toujours déterminés à tout pour faire entendre leurs théories, y compris les plus absurdes.

Une succession délicate

Après des élections de mi-mandat historiques pour l’administration Biden, Nancy Pelosi a annoncé qu’elle ne souhaitait plus prendre la tête du parti, tout en restant au Congrès. C’est donc la fin d’une ère politique pour le pouvoir législatif étasunien, et la tâche sera délicate pour ses successeurs. Que ce soit pour Hakeem Jeffries, qui devra coordonner le Parti démocrate autour de la politique de Biden, ou pour Kevin McCarthy, élu républicain qui devrait devenir le nouveau Speaker of the House (même si cela risque d’être plus compliqué que prévu), et qui devra travailler à la fois avec le D.N.C. et l’ensemble du Parti républicain, dont ses membres les plus extrémistes. Nancy Pelosi est l’illustration des changements et de l’évolution des Etats-Unis depuis les années 60, elle restera un exemple pour beaucoup, mais la route est encore longue et complexe.

– Dorian Vidal

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