De nouveau sur la part des salaires dans la valeur ajoutée (Michel Husson)

A nouveau sur la part des salaires par Michel HussonQuitte à lasser, il faut revenir sur le fameux débat sur la part des salaires. On assiste en effet à la formationd’un discours dominant qui, de Laurence Parisot à l’Insee, en passant par Alternatives économiques, LeMonde ou Libération (1) insiste sur le fait que « depuis 20 ans, le partage de la valeur ajoutée apparaîtplutôt stable ». A ce compte-là, le taux de chômage en France s’est « stabilisé » autour de 9 % depuis prèsde 30 ans : faut-il pour autant s’en satisfaire ?

A nouveau sur la part des salaires par Michel Husson
Quitte à lasser, il faut revenir sur le fameux débat sur la part des salaires. On assiste en effet à la formation
d’un discours dominant qui, de Laurence Parisot à l’Insee, en passant par Alternatives économiques, Le
Monde ou Libération (1) insiste sur le fait que « depuis 20 ans, le partage de la valeur ajoutée apparaît
plutôt stable ». A ce compte-là, le taux de chômage en France s’est « stabilisé » autour de 9 % depuis près
de 30 ans : faut-il pour autant s’en satisfaire ?

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Oui, la part des salaires est stable, mais à un niveauhistoriquement bas, et ce n’est pas parce que les salariés

sont spoliés depuis 20 ans que cette situation est socialement et économiquement acceptable.

Avant la récession de 1974-75 la part salariale était supérieure de 5 points à ce qu’elle est aujourd’hui,

et par rapport au pic de 1982, la différence est de 10 points. On retrouve les mêmes ordres de grandeur

si l’on raisonne sur l’ensemble de l’économie et non plus sur les seules sociétés non financières.

C’est ce que montrent les statistiques de la Commission européenne, sur
lesquelles travaillent des institutions aussi subversives que l’OCDE ou le FMI. Enfin il faut rappeler que cette
stabilité s’explique aussi par la « chance » qu’ont eue les salariés français d’avoir un gouvernement de
gauche qui a fait baisser violemment la part salariale entre 1982 et 1986 alors que les autres pays
européens ont eu besoin de plus de temps.
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Pour masquer cette réalité, on multiplie les arguties techniques en utilisant par exemple une autre
définition de la valeur ajoutée, avec ce résultat absurde qu’une baisse des impôts payés par les entreprises
ferait mécaniquement augmenter la part revenant aux salariés. On insiste sur les différences entre secteurs
et l’on feint de découvrir que la part salariale est par exemple plus élevée dans la restauration que dans la
chimie : grandiose découverte ! On se cache derrière les PME aux taux de marge réduits en oubliant que
leur profit est capté par les donneurs d’ordre dont elles dépendent.
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Tout est bon pour occulter la hausse des profits distribués sous forme de dividendes qui représentent
12,9 % de la masse salariale en 2008, contre 4,3 % en 1982. On vous explique aussitôt que 1982 est une
année exceptionnelle, et l’on fait assaut d’arguments pour démontrer que l’on ne saurait toucher à ce
fragile équilibre. La palme revient au Centre d’Analyse Stratégique (sic) qui insiste sur « la forte modération
du dividend yield entre 1990 et 2007 » ce qui revient à dire qu’il est normal que les dividendes évoluent en
fonction de l’extravagante explosion des cours boursiers. Guillaume Duval évoque la « faiblesse
exceptionnelle des profits » en France et se demande benoîtement si c’est « vraiment le moment d'en
rajouter », ouvrant ainsi de vastes horizons aux alternatives économiques. Mais si le taux de marge des
entreprises n’a jamais été aussi élevé, elles investissent moins qu’avant : 19 % de leur valeur ajoutée en
moyenne depuis 20 ans, contre 24 % dans les années soixante. Ce n’est donc pas le niveau des salaires qui
les empêche de rattraper leur retard en matière d’innovation et de recherche-développement. S’il existe un
« problème d’offre » en France, il ne provient pas de contraintes de financement dont les entreprises
auraient à souffrir.
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Il s’agit d’une entreprise de déconsidération de toute politique alternative dont la viabilité économique
reposerait sur un dégonflement des dividendes au profit de la masse salariale. Ce transfert pourrait obéir à
une « règle des trois tiers » : un tiers pour la revalorisation des salaires, un tiers pour la création d’emplois
par baisse du temps de travail, un tiers pour la protection sociale. La disqualification d’un tel schéma
équivaut à la défense du statu quo pour les actionnaires. Mais pourquoi un tel acharnement ? Plusieurs
types de motivation y concourent sans doute chez les économistes qui dépensent une énergie peu
commune pour démontrer que tout va bien dans le meilleur des mondes : servilité salariée, carriérisme,
recherche perverse d’argumentations iconoclastes, fascination pour le compromis social, recyclage appliqué
de leçons apprises par coeur, etc.

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Mais le fond politique de l’affaire est ailleurs : il existe des marges de
manoeuvre, que l’on ne peut mobiliser qu’en bousculant les rapports de force sociaux.
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(1) les pièces de ce dossier sont en ligne à cette adresse : http://tinyurl.com/parsal

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