Véronique Bontemps
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Billet de blog 5 août 2019

Gilets jaunes, avec ou sans gilet

Qu’est-ce qu’être Gilet jaune, sinon décider, espérer, vouloir recréer du lien social là où le gouvernement, les médias, les politiques, les institutions, la Constitution devenue aux ordres nous martèlent qu’il ne peut plus y en avoir ?

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Gilets jaunes, avec ou sans gilet[1]

Le 2 août dernier, les Gilets jaunes de la place des Fêtes publiaient un texte intitulé « Soyons fiers de ce que nous sommes ». Je m’adresse ici à toutes celles et ceux qui pourraient penser qu’une fierté des Gilets jaunes se fonderait sur une vision romancée du moment que nous vivons, et qui voudraient dénier aux « Gilets jaunes » l’expression de leur détermination en leur distribuant des mauvais points de littérature comme d’analyse et de tactique politique.

Samedi 3 août après-midi, je manifestais à Paris pour l’acte 38 des Gilets jaunes, en hommage à Steve Maia Caniço. Devant un café place Trinité d’Estienne d’Orves, jetant un regard aux gens en terrasse ma collègue et camarade de manif s’exclama « Comme vous avez l’air triste ! » Plus tard, à une autre terrasse de café où j’étais cette fois-ci assise, quelqu’un me demandait si c’était une marche de « Gilets jaunes » ou si on pouvait y aller sans « en être ». Mais qu’est-ce qu’être Gilet jaune, sinon décider, espérer, vouloir recréer du lien social là où le gouvernement, les médias, les politiques, les institutions, la Constitution devenue aux ordres nous martèlent qu’il ne peut plus y en avoir ? Qu’est-ce être Gilet jaune sinon tenter, essayer, ne pas s’en tenir aux vieilles routines institutionnelles et partisanes grippées, accepter de prendre part à un mouvement qui nous dépasse car nous n’en partageons pas toutes les idées, mais qui au contraire encourage et vit de pluralité, de diversité, de sang et de chair, sang et chair de celles et ceux qui nous n’aurions jamais rencontré.e.s ni vu.e.s ni connu.e.s sans les rond-points ou les samedis ?

L’exclamation spontanée de ma collègue exprime ce que je ressens très intensément après tant de samedis de mobilisation, malgré la fatigue et parfois le découragement : l’idée que les personnes qui refusent d’aller voir ce qui se passe lorsque nous « samedisons » se comportent en esprits chagrins. Il y a me semble-t-il une forme de tristesse à ne pas vouloir, sinon adhérer, au moins voir, regarder, écouter, comprendre le mouvement social multiforme qui se déroule actuellement et qui, qu’on le veuille ou non, est en train d’écrire une certaine histoire.

Nombre de mobilisations et de mouvements sociaux ont échoué, ces dernières années, sous les coups de massue du nouvel impératif politique selon lequel il faudrait « s’adapter » (voir le livre de B. Stielgler, 2019, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Gallimard) : ou, en d’autres termes, sacrifier l’humain à une certaine idée du progrès ou l’idée même de lien social sur l’autel du profit et de la réussite individuelle. Parti d’un feu de paille, d’une revendication contre la vie chère, le mouvement des Gilets jaunes n’a eu de cesse de se transformer et de croître pour exprimer une claire et limpide exigence de justice sociale et de dignité : l’exigence de tendre vers un rêve d’égalité, celles où « le peuple » reprendrait en main quelques-uns de ses moyens de choix, de disponibilité de conscience, d’esprit et de rêve. En 2010 et 2011, les populations de Tunisie, d’Égypte, de Libye, de Syrie se sont soulevées contre les régimes en place. Dignité, justice sociale, telles étaient les revendications, tels sont les signifiants qui circulent des indignés aux gilets jaunes, en passant par les révolutions arabes[2]. Le slogan Irhal ! (« Dégage ! ») popularisé par les révolutions tunisiennes et égyptiennes nous a donné le terme de « dégagisme », et c’est bien cela qui nous est reproché aujourd’hui, à travers la critique de slogans tels que « Macron démission » ou « Castaner en prison » : celle de « dire à celui qui a le pouvoir de partir sans dire qu’il y a mieux »[3]. On oublie beaucoup plus fréquemment l’autre slogan des révolutions arabes, scandé de Tunis à la place Tahrir : al-cha‘b yurîd isqât al-nizam, « le peuple veut la chute du régime », « le peuple veut la chute du système en place ». Le peuple ne veut pas seulement un jeu de chaises musicales, mais une véritable révolution dans les manières de faire, de voir et de penser la politique.

Personne en France, en 2018-2019, n’a scandé lors de manifestations, d’occupations ou de blocage « Le peuple veut la chute du régime ». Il est légitimement temps de se demander « Où est le peuple » ? et surtout : voulons-nous en être, ou non ? Voulons-nous qu’il existe quelque chose comme un collectif, un « peuple », voulons-nous aider à lui donner ses définitions et lui imprimer nos espoirs tout en sachant que nous ne sommes pas tous d’accord ? Ou avons-nous perdu toute capacité de dialogue et de construction de lien social, repliés sur notre confort individuel et l’auto-persuasion que tout cela au mieux, ne sert à rien, au pire, se trompe nécessairement parce que nous sommes dans une forme d’inconnu politique ? Les mêmes qui rappellent les vertus individuelles de l’ennui et prônent la liberté de choix ne devraient-ils pas méditer sur ce qui fait les conditions d’un réel choix ?

Il est de bon ton de rappeler, quand on vit une période de vide manifeste, la célèbre phrase d’Antonio Gramsci « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas naître » — on oublie souvent de citer le segment qui suit : « pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés » (Cahiers de prison, Cahier 3, 1930) Parmi ces « phénomènes morbides », il y a ceux qui nous viennent d’un pouvoir aux abois sous la forme de la répression brutale et surtout, brutalement mise à jour par le mouvement social. Il y en a d’autres, qui proviennent du mouvement lui-même. Ne devons-nous pas accepter de ne pas avoir « la » solution, celle que les expert.e.s nous disent avoir pour la bonne évolution de nos sociétés ? Ne souhaitons-nous pas plutôt « en être », dans une forme d’adhésion et de bienveillance critique permettant d’espérer que l’avenir n’est pas encore totalement fermé ?

Le texte publié le 2 août dernier par les Gilets jaunes de la place des Fêtes contenait le paragraphe suivant : « Pourquoi, donc, continuer à manifester ? Parce que, d’ores et déjà, nos samedis sont des jours émancipés et arrachés à la monotonie des semaines. Ils ont une couleur et une odeur spéciales, faites d’adrénaline et d’excitation. Ils nous permettent de nous souvenir de notre combat, de constater ensemble dans les cortèges que notre détermination est intacte » et d’ajouter : « On ne reste pas chez soi quand sa maison brûle ».

L’exigence éthique à sortir de chez soi ne date pas d’aujourd’hui, ni d’il y a presque 9 mois maintenant, ni du début du mouvement des Gilets jaunes. Mais elle est, avec ce mouvement, ce que nous avons aujourd’hui, concrètement, pour réclamer la chute du système et tenter de nous donner les moyens de construire ensemble une véritable alternative politique et sociale.

Véronique Bontemps, anthropologue, CNRS (Iris)

Membre du Collectif Gilets Jaunes Enseignement et Recherche

[1] Ici je remercie Benoît Hazard pour la formulation initiale, et Pascal Buresi pour ses encouragements.

[2] Merci à Gildas Le Dem qui a irrigué au fil de nos conversations une partie de cette réflexion !

[3] Voir https://www.lesoir.be/art/ces-belges-qui-ont-invente-le-degagisme-_t-20110304-019K4L.html

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