Gilet jaune ou chercheur·se, chercheur·se et gilet jaune

Pourquoi, chercheuses et chercheurs, sommes-nous Gilets Jaunes ? En avons-nous le droit, la légitimité, pourquoi et surtout comment pouvons-nous l’être ? - par des membres du collectif Gilets Jaunes Enseignement Recherche

Pourquoi, chercheuses et chercheurs, sommes-nous Gilets Jaunes ? En avons-nous le droit, la légitimité, pourquoi et surtout comment pouvons-nous l’être ?

La question n’est pas nouvelle et a hanté les différentes étapes de la constitution du collectif Gilets Jaunes Enseignement Recherche. Il ne s’agit pas ici de revenir sur les débats qui ont pu nous occuper sur des questions de terminologie (« sommes-nous Gilets Jaunes ou en soutien des Gilets Jaunes ») : certain.es d'entre nous se sont déclaré.es Gilets Jaunes, en pleine conscience des différences matérielles d’existence qui nous séparent de nombre de personnes, mais cependant résolument, car nous savons que ces conditions matérielles sont produites et reproduites par un même système qui nous divise et nous individualise et que le monde de l'université n'en est pas exempt. Nous reproduisons, au sein de l'université et du monde de la recherche, des structures de domination qui sont calquées sur le monde qui nous entoure. C'est aussi pourquoi nous sommes pleinement Gilets Jaunes : car nous ne sommes pas une caste à part de la société qui nous entoure, mais participons ou souffrons (ou les deux) de ces mécanismes de domination et de pouvoir. Devenir Gilet Jaune, cela a été pour certain.es d’entre nous, trouver enfin le moyen de briser le carcan des frontières qu’on nous impose et qui nous empêche de faire société et de réfléchir, agir, construire, enfin, un monde meilleur à la hauteur de nos exigences et surtout, le seul qui nous permette de survivre collectivement face aux effondrements qui nous menacent.

 Le début de la grève contre la réforme des retraites, le 5 décembre, et le mouvement social qui l’accompagne et lui donne corps est d’une certaine manière la continuité d’un an de soulèvements populaires qui ont cassé les barrières et relevé nombre de défis, malgré la férocité de la répression policière et judiciaire. Le soulèvement des Gilets Jaunes a révélé la vraie nature d’un pouvoir aux abois, écrivions nous dans Nous Accusons, un pouvoir prêt à tout pour sauvegarder les intérêts de quelques-uns au détriment de tou.tes les autres, de leur vie, de l’intégrité de leurs corps et de l’avenir de leurs enfants, dans le mépris le plus total de la justice comme des urgences écologiques. Ces dernières sont abordées par nos dirigeants comme un énième ajustement des politiques capitalistes et néolibérales, alors même que la question écologique ne peut exister sans une véritable justice sociale. 

 Avec le début de cette grève sans précédent, le pouvoir continue à jouer la division, catégorie contre catégorie, régime spécial contre un autre, intérêts des un.es contre ceux des autres. La reprise en main par les confédérations syndicales et leur retour sur le devant de la scène, s’il a permis des rapprochements avec les Gilets Jaunes dans bon nombre de cas, fait cependant peser de nouveau sur le mouvement le spectre des appropriations par des petits potentats ou des intérêts partisans. Pourtant, certains secteurs visés par les manœuvres du gouvernement ont déjoué ces tentatives de division. La solidarité et le collectif, la recréation des liens doivent rester les signifiants, irrigués par les Gilets Jaunes avec d’autres luttes populaires de par le monde, qui tiennent le pendant positif du « dégagisme » que ces mouvements connaissent tous.

 Alors pourquoi, chercheuses et chercheurs, sommes-nous Gilets Jaunes ? Les revendications spécifiques au monde de l’ESR (sauvegarde de notre régime de retraite en tant que fonctionnaires et surtout, mobilisation contre la LPPR qui nous tombe dessus en même temps) ne peuvent et ne doivent pas être un préalable à un engagement profond et déterminé auprès des et avec les autres secteurs en grève. Depuis un an, les Gilets Jaunes ont construit des solidarités entre classes sociales, professions, conditions, générations. Au travers des ronds-points et des assemblées, ils ont su casser l’individualisme et montrer qu’il était possible de réfléchir ensemble à des prises de décision, quelle que soit leur échelle et surtout, quelles que soient les difficultés. Des espaces de dialogue ont été ouverts qu’il est crucial de préserver et d’approfondir.

La grève, et la mobilisation actuelle est notre priorité, car elle est l’urgence. Mais elle doit se faire à la fois de manière sectorielle et interprofessionnelle, dans la défense de nos intérêts mais aussi et surtout dans l’ouverture aux autres que nous. Pas de priorité d’un combat sur l’autre : il faut tout faire en même temps, nous n’avons pas le choix. Soutenir nos collègues plus précaires, mais aussi nos concitoyen·nes chômeurs·ses, travailleurs·ses, qui sont au front tous les jours depuis plus d’un mois.

 Être Gilet jaune et chercheur·se, ça veut dire s’impliquer aussi bien dans les mobilisations des labos et des facs que dans les comités de quartier. C’est travailler à faire que la mobilisation du supérieur soit entièrement solidaire, en actes et pas seulement dans les mots, des autres secteurs en grève. C’est non seulement donner aux caisses de grève mais aussi nous inspirer des pratiques de nos collègues du primaire et du secondaire, qui débrayent quotidiennement les collègues et lycées et soutiennent les cheminot.es sur les dépôts de bus. C'est réfléchir et penser le mouvement social sans céder à la tentation de l'exploiter à des fins carriéristes, c'est nous impliquer physiquement et nous ancrer avec tou.tes les autres dans un présent, le présent de la lutte, contre toute forme de résignation et d'indifférence. En d'autres termes, c’est prendre le temps de la grève : une grève que nous voulons active, une grève que nous voulons solidaire, une grève que nous voulons collective, qui retisse les liens que certains voudraient voir déliés et qui nous permette de travailler au commun, en commun et pour le commun.

La grève et la grève c’est aussi l’après : quand nous aurons obtenu cette victoire (le retrait de la loi), allons nous retourner dans notre pré carré ? Ou souhaitons-nous autre chose : une transformation radicale des modes de gouverner ?

 

Des membres du collectif Gilets Jaunes Enseignement Recherche

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