Attentats de Paris - Les racines du mal

Volonté de puissance contrariée, frustrations, les attentats perpétrés à Paris, ne seraient que l'expression de frustrations et d'une volonté de puissance contrariée de la part de ceux que la République française (mais aussi dans beaucoup d'autres pays) n'a tout simplement pas su élever au rang de citoyens, et ainsi l'aveu de la faillite d'un idéal trop difficile à soutenir ?

9 janvier 2015

Nous y sommes. On savait que l’on y arriverait un jour, et ce jour est advenu. Cela fait des années que l’on voit se profiler le problème, avec une sorte d’incapacité pour certains à dire, tout simplement dire de quoi il retourne. Des années que l’on observait ce divorce entre les citoyens de la République et ceux que cette même république n’a pas su embarquer avec elle, ceux qu’elle n’a pas su élever au rang de citoyens français, et que l’on sentait que cela allait de plus en plus gravement nous exploser à la figure. Le vieil et noble idéal de la République française, né en 1789 (ou 1792), de faire de tous ses enfants des citoyens français a échoué, et au fil des années et des gouvernements qui se sont succédés, on voyait le problème enfler, s’aggraver, avec des paroxysmes – émeutes de 2005 ; émeutes dans les stades de foot ; émeutes et vandalisme suite à la fête ratée de la victoire du PSG en 2013 ; manifestations accompagnant chaque soubresaut du conflit israélo-palestinien qui dégénèrent en casse et pillage ; saccage à Sarcelles, affaire Ilan Halimi et le gang des barbares, affaire Merah, etc.– autant de signes qui nous ont inquiété sur le moment, mais que nous n’avons pas pris suffisamment au sérieux pour apporter des mesures à la hauteur réelle du problème. Aujourd’hui, le pire a été atteint avec les attentats terroristes du 7 et 8 janvier 2015 contre Charlie Hebdo et contre le l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. On est au pied du mur, nous n’avons plus le choix : agir drastiquement, ou se reprendre des attentats et des scènes de plus en plus violentes dans la figure dans un avenir plus ou moins proche.

Il existe un lien entre ces événements, les émeutes, les actes de vandalisme ou les attentats terroristes que nous venons de connaître. Tous ces phénomènes sont intimement liés et chacun une facette du même mal. Nous savons très bien où se trouvent les racines de ce mal. Son terreau est l’ignorance, la pauvreté et l’abandon de certains territoires de la République, avec  la spirale de l’échec scolaire, du désœuvrement (chômage), du manque de reconnaissance et finalement de la haine des valeurs de cette république. Les « sauvageons » comme les appelaient Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur de Mitterrand, sont devenus la racaille à karchériser de Sarkozy. Ces jeunes bannis de la République, en mal de reconnaissance et de puissance, beaucoup d’entre eux sont devenus à la fois des petites terreurs et de la chair pour les mafias et les trafiquants, avec leurs propres codes, leur propre ordre social, leur propre hiérarchie. Exclus du système scolaire, quel qu’en soit le motif, ils ont très tôt appris le « métier » de la rue tout simplement pour survivre, se faire une place et monter dans la hiérarchie. Hors d’un état de droit, c’est la loi de la jungle qui prime, celle du plus fort et du plus rusé.

Peu à peu le thème de l’insécurité est monté dans les préoccupations des Français, il est devenu un enjeu électoral majeur pour tous les partis politiques, alors que pendant des années le sujet n’était abordé qu’avec des pincettes. La simple désignation du problème devait choquer les bonnes âmes prêtes à excuser tous les comportements par des explications socio-psycho-économico-etc, le plus souvent réelles, mais faciles pour des gens qui n’avaient pas à en subir les conséquences directement (vision abstraite de la question). Tout le monde pensait la même chose, mais il ne fallait pas le dire au risque de se faire traiter de réactionnaire. C’est ce qui a construit le succès du Front national, qui, lui, osait « dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas ». Progressivement, pour mesurer le degré d’insécurité, on ne s’est plus contentés de comptabiliser les crimes (assassinats, cambriolages…), on a commencé à tenir compte aussi de ce qu’on appelle la « petite délinquance », puis aussi des « incivilités », autrement dit, les insultes, les violences non mortelles (les coups et blessures) et les petits délits, qui eux ne cessaient de croître au quotidien.

Dans les quartiers « sensibles » que l’on a fini par appeler « zones de non droit » ou « territoires abandonnés de la république », s’est installé un système social basé sur la peur, voire la terreur, qui a fini par les vider de leurs citoyens, les laissant durablement aux mains des caïds locaux. Ce que je veux dire, c’est que l’on ne devient pas M. Merah, Fofana (gang des Barbares), un des frères Kouachi ou un Koulibali du jour au lendemain et sans raison. Le terrorisme prend forme très tôt, à l’adolescence, avec ces « petites » incivilités, qui enhardissent et conduisent à la multiplications de « petits » délits, qui eux même conduisent à la prison, qui elle même, on le sait, est une école d’aguerrissement et un « ascenseur  social », au sens où on y apprend plein de choses qui permettront de commettre des crimes encore plus important… (c’est comme si on redécouvrait l’adage « qui vole un œuf vole un bœuf »). Au quotidien, les populations au contacts avec ces individus n’ont plus le choix, partir ou se taire (se terrer dans la peur) : cela est par définition, déjà du terrorisme. Et tout ça, ce n’est que la conséquence et la réponse à l’absence de territoire et d’avenir que la République n’a pas su ou pu leur donner.

Ce n’est malheureusement pas fini, car ces « sauvageons », malgré l’endurcissement lié à leur parcours, n’en demeurent pas moins des êtres humains comme vous et moi... Admettons qu’ils se soient constitués un territoire et une place dans leur monde, ce qui manque le plus à ces jeunes – et c’est quelque chose de fondamental –, c’est d’être aimés et reconnus. Leur problème, c’est que personne ne les aime, personne n’aime en effet celui qui te fait peur et te mord au quotidien. De fait, les gens ne les aiment pas. Pourquoi ?! Ils se demandent pourquoi, ces jeunes gens, vraiment ils ne comprennent pas pourquoi. Et comme il leur faut une explication, la seule qui leur vient à l’esprit, c’est le racisme : les Français sont racistes, c’est pour ça qu’ils ne nous aime pas. Mais cette explication ne parvient évidemment pas à combler leur besoin d’affection, de sympathie et d’amour. En fait, dès qu’ils sortent de leur petit monde, ou de prison, ils sont complètement paumés, les repères sont flous, perdus ; et quand on est paumé, souvent, parfois, on est perméable à toutes sortes d’influences, contre la promesse de donner un sens à leur vie. Les gourous, les recruteurs de tout poil le savent très bien, et notamment les recruteurs pour le djihad l’ont parfaitement compris. En donnant un sens à ma vie, je fais disparaître mon mal-être, je me structure, j’acquière des compétences, et peut-être un jour, je serai reconnu et aimé pour mes compétences, je serai un héros, je passerai à la télévision, etc.

Parmi les "gourous", il n’y a pas que les recruteurs pour le djihad financés par les islamistes radicaux du proche ou moyen Orient, il y a aussi, comme autant de vautours se nourrissant des esprits affaiblis par l’exclusion sociale, il y a les « gourous » en mal de troupes, de fans, pour soutenir leur propre volonté de puissance et de reconnaissance : les Soral, Dieudonné et consorts (Moualek…), qui sont passés maîtres dans cet art de duper ces jeunes. Il n’a pas fallu attendre 24 heures avant que ces tristes sires ne mettent en doute la version « officielle » des attentats que la France vient de subir ; pourquoi ne pas parler ouvertement de complot ? Sur les blogs, sur YouTube, trainent déjà des théories fumeuses, s’appuyant sur des indices fantasmés ou déformés, des soi-disant coïncidences bizarres et des arguments très spécieux : globalement, il ne serait pas étonnant que le Mossad ou la CIA soient derrière tout ça. Avec eux, pas de surprise, depuis le 11 septembre, il est impossible qu’un attentat terroriste ne soit pas le fait d’un complot américano-judéo-sioniste. C’est une véritable obsession, mais aussi un formidable fond de commerce auprès des gens en mal de reconnaissance, des frustrés de toute nature, et des paranoïaques de tout poil. Je ne veux bien sûr pas écarter de principe l’hypothèse d’un complot, mais seulement si les circonstances et les indices sont suffisamment solides pour l’évoquer. C’est le côté systématique de la pensée (c’est quasiment pavlovien) de ces pseudo-gourous, qui est à dénoncer et à combattre. Par ailleurs on l’a suffisamment souligné, ces pseudo-thèses ont aussi pour but de susciter la haine et de créer des divisions dans la société.

La France n’a plus le choix. Elle est au pied du mur, elle va devoir affronter clairement et simultanément une multitude de problèmes. Cela va demander de pendre à bras le corps la question de l’échec scolaire, la réappropriation des territoires perdus de la République, le démantèlement des réseaux mafieux de toutes sortes qui y ont prospéré, le démantèlement des foyers de recrutement djihadistes, des prisons lieux de radicalisation, le renforcement des équipes de renseignement pour identifier et débusquer les foyers du terrorisme, il va falloir s’attaquer à l’épineuse question de la liberté de communication sur le web, ainsi qu'à celle de nos rapports avec les pays qui financeraient la diffusion des idées salafistes et djihadistes, et bien sûr apporter des solutions sociales et économiques au chômage, sans quoi toutes ces mesures n’auraient aucune efficacité durable. La tâche est immense, les budgets ne sont pas là, et les divisions politiques ne manqueront pas d’être des freins à l’engagement du gouvernement à mener la guerre qu’il entend mener.

Mais, le plus inquiétant dans tout cela, tout comme pour les questions écologiques et climatologiques, c’est l’inertie de notre capacité à apporter des réponses efficaces à des problèmes qui ont été identifiés il y a 20, 30, 40 ans.

Laurent Sicsic

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