1902 London / Buisine 2020 : Peuple de l’Abime, bis repetita

Londres 1902 : Jack London s'enfonce dans les bas-fonds à la rencontre des laissés-pour-compte de la société victorienne. Dans « Peuple de l’Abime », chapitre 10, il montre les policemen qui, chaque nuit, empêchent les sans-abris de dormir. Paris 2020, 23 novembre : évacuation violente d'un camp de migrants place de la République. La police les repoussent hors de Paris. Des journalistes filment.

Londres,  1902. « Les expériences que je relate dans ce volume me sont arrivées personnellement durant l'été 1902. Je suis descendu dans les bas-fonds londoniens avec le même état d'esprit que l'explorateur, bien décidé à ne croire que ce que je verrais par moi-même, plutôt que de m'en remettre aux récits de ceux qui n'avaient pas été témoins des faits qu'ils rapportaient, et de ceux qui m'avaient précédé dans mes recherches. » Jack London, Préface à Peuple de l’abîme, 1903.

Il y a deux mois, j’ai téléchargé le pdf de Peuple de l’Abime. En 1902, lorsque Jack London s’aventure dans l’East End de Londres, il a 26 ans. Il commence à publier des nouvelles et bourlingue depuis 10 ans : pilleur d’huitres, vagabond du rail, marin, chercheur d’or. Ce que raconte cet homme, déjà au fait de la misère, c’est une société -l'empire britannique est à son apogée- qui invisibilise ses pauvres, les pouchasse, leur accorde l’aumône ou l’asile en les humiliant.  Des ouvriers s’échinent dans des ateliers sans air ;  des artisans sont à la rue, ne gagnant pas le nécessaire. Des familles dorment sur des bancs. Le chapitre 10 s’intitule « Porter la banière ». Extrait : 

« Porter la bannière », cela signifie marcher dans les rues toute la nuit, et moi, avec ce symbole si figuratif flottant bien haut, je suis sorti pour voir ce qu'il y avait à voir. Les hommes et les femmes marchent dans la nuit dans toutes les rues de cette vaste cité, mais j'avais sélectionné le West End, en faisant de Leicester Square ma base, et j'allais en reconnaissance, des quais de la Tamise jusqu'à Hyde Park.(…)

Les rues redevinrent calmes et solitaires après que la foule qui sortait des théâtres s'en fut rentrée chez elle. Il ne restait plus que les policemen, présents partout et projetant leurs faibles lanternes sur le seuil des maisons et dans les allées. Et aussi les hommes, les femmes et les enfants qui s'abritaient de la pluie et du vent en se groupant du bon côté des bâtiments. (…) À une heure et demie du matin, la pluie, qui n'avait pas arrêté jusqu'ici, cessa, et fut suivie par quelques petites averses. Les miséreux sans abri quittèrent alors la protection que leur offraient les bâtiments, et errèrent çà et là, pour activer leur circulation et avoir un peu plus chaud. 

J'avais remarqué au début de la nuit, à Piccadilly et non loin de Leicester Square, une vieille bonne femme d'une cinquantaine d'années, qui m'avait semblé être une véritable clocharde. Elle n'avait pas eu l'idée et encore moins la force de sortir de cette pluie et de marcher ; elle restait là, debout, stupide, et pensait peut-être, toutes les fois qu'elle le pouvait – c'est du moins ce que je m'étais imaginé – au bon vieux temps, lorsqu'elle était jeune et qu'un sang vigoureux coulait dans ses veines. Mais elle ne le pouvait pas souvent, elle se faisait déloger toutes les fois par les policemen. Chacun d'eux revenait bien six fois en moyenne à la charge, avant qu'elle ne consente à se déplacer de sa démarche tremblotante jusqu'à un autre collègue. Sur le coup de trois heures, elle n'était parvenue qu'à St. James Street, et lorsque les pendules sonnèrent quatre heures, je la vis endormie profondément contre les grilles de fer de Green Park. Une forte averse tombait alors, et elle devait être trempée jusqu'aux os.

Vers les une heure, je m'étais dit à moi-même : agis comme si tu étais vraiment un jeune gars fauché, dans une ville de Londres, et que tu doives trouver du travail le lendemain. Il faut donc que tu puisses dormir pour que tu aies la force de chercher du boulot, et que tu puisses être à même de l'accomplir si par chance tu en trouvais. Je m'assis donc sur les marches de pierre d'une maison. Cinq minutes plus tard, j'avais un policeman sur le dos. Mes yeux étant grands ouverts, il se contenta de grommeler, et passa son chemin. Dix minutes plus tard, ma tête reposait sur mes genoux, et je dormais. Le même policeman surgit pour m'interpeller d'un ton bourru : « Eh, toi, tire-toi de là ! » Je m'en allai. Et comme la vieille femme, je continuais à marcher, car toutes les fois que je commençais à  m'endormir, un policeman se trouvait là pour me faire déguerpir.(…)

Je voudrais maintenant émettre une critique envers les pouvoirs publics. Ils détiennent le pouvoir, et peuvent décréter ce qui leur plaît. Je prends quelques libertés pour critiquer la stupidité de leurs décrets. Ils condamnent ceux qui n'ont pas d'abri à marcher toute la nuit, ils les chassent des portes et des passages, et leur ferment l'entrée des parcs. L'intention évidente de tout ceci, c'est de les priver de sommeil. C'est tout à fait dans la règle, et les pouvoirs ont le droit de les empêcher de dormir, et de faire un tas d'autres choses. Mais pourquoi ouvre-t-on les portes des parcs à cinq heures du matin, pour que les sans-abri puissent venir y dormir ? Si l'on veut vraiment priver ces gens-là de sommeil, pourquoi les laisse-t-on dormir après cinq heures du matin ? Et si telle n'est pas l'intention des pouvoirs, pourquoi ne pas laisser tous ces pauvres gens dormir avant cinq heures ? »

Paris, 2020. Il y a une semaine, la police française évacuait 300 personnes d’un camp de migrants à Saint-Denis. La presse annonçait la « mise à l’abri » des personnes.  Hier, 23 novembre 2020, elle évacue violemment un campement place de La République. « L'objectif de ce regroupement, c'était d'essayer de visibiliser des personnes qui n'ont pas fait l'objet d'une proposition d'hébergement depuis la semaine dernière au niveau du camp de Saint-Denis » précisait à France info Corinne Torres, cheffe de mission France pour Médecins sans frontières le 24 novembre. « Tout a été fait depuis plusieurs jours pour les disperser dans la capitale. Les personnes qui étaient présentes hier soir n'ont pratiquement pas dormi depuis une semaine. Elles sont chassées pour éviter de se regrouper, ne serait-ce qu'à dix personnes. C'est une politique qui est inappropriée compte tenu du contexte sanitaire."  Journaliste à Brut, Rémy Buisine a suivi l’évacuation du camp de Saint-Denis. Présent hier place de la République, il se fait matraquer par un policier dans la soirée. A 1h30 du matin, il accompagne un groupe de personnes que la police repousse hors de Paris.

Mon pays paye des policiers pour empêcher des sans-abris de dormir. J’ai envie de vomir.

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