Chronique d'une catastrophe annoncée. Greta Thunberg, le monde et nous

Réponse au concert de vieux mâles blancs servi sur les plateaux d'un monde en décomposition avancée.

Mardi 1er octobre

Nous avons créé les éditions La nage de l’ourse, en 2017, pour donner la parole aux acteurs du monde qui vient. Mus par la conscience que les menaces s’accumulaient, pesant sur les jeunes générations et rendant impératif un autre rapport au monde. Notre première auteure a 30 ans. Le second a plus de 80 ans. Le 5eauteur vient d’avoir 20 ans. Elles et ils célèbrent la vie,  notre capacité de métaboliser le changement, la beauté du monde.

Confrontés à la nécessité d’une transformation de nos sociétés, nous savons que des solutions existent et s’inventent. Nous agissons depuis quelques années afin de mettre en cohérence nos convictions, nos valeurs et nos actes. Inquiets devant le déni de réalité de la plupart de nos dirigeants, devant leur indifférence face aux alertes des scientifiques du monde entier, nous entendons depuis plusieurs années se répandre les discours de haine, de repli sur soi, d’accusations des autres.

Notre colère montait à voir comment étaient maltraités les jeunes qui, ici et là, ouvraient la voie vers des modes de vie cohérents, manifestaient, s’opposaient à des projets d’un autre temps. Nous nous souvenons de notre sidération en apprenant la mort de Rémi Fraisse, naturaliste tué par un lancer de grenade de désencerclement.

Depuis, l’urgence écologique éclate à la face de tous. En réponse à cette urgence, le déni continue, se transforme, se renforce. La jeunesse est priée de se résigner à son sacrifice sur l’autel du profit immédiat. On ment, on ricane.  Danse macabre face à une catastrophe annoncée.

Tout de même. Citoyenne éduquée dans les écoles et universités de la République, je ne pensais pas voir un jour, sur les télévisions et les radios de ce pays, le mépris, l’insulte et le concert de hargne tenter de discréditer une jeune fille de 16 ans. Certes, je n’écoutais plus les éditorialistes sentencieux qui depuis des années occupent les plateaux, offrant le spectacle affligeant de leur soumission devant les puissants. Mais je ne pensais pas lire un jour ce que rapporte Samuel Gontier, journaliste à Télérama, sur son blog. Ces « chiens de garde » n’ont pas de mots assez durs pour Greta Thunberg, qui parle haut et clair.  Mise à mort symbolique qu’un écho sinistre relaie. Je ne pensais pas voir un jour un homme riche, blanc, respectable, ingénieur des ponts et chaussée, directeur de banque et président des amis d’un grand musée d’art contemporain parisien, appeler à abattre une enfant de 16 ans. Qu’un personnage possédant autant de capital financier, symbolique et relationnel se comporte comme une petite frappe en dit long sur l’état de santé de notre civilisation.

Formée au journalisme, je ne pensais pas non plus apprendre un jour qu'une chaine d’information juge bon de diffuser en continu le discours de haine d’un autre homme, déjà condamné pour provocation à la haine raciale.

Je ne pensais pas qu'un jour, je serais témoin qu'un concert de vieux mâles blancs puisse former un précipité aussi trouble.

Nous continuerons à porter la parole de ceux qui agissent pour que le monde qui vient ne soit pas le leur, rance et cliquetant de chaînes,  mais celui de femmes  et d’hommes lucides et conscients de nos erreurs, de nos faiblesses, et de notre richesse, celle d’un monde prodigieux et aujourd’hui gravement menacé.

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