1- Il y a une forme de raisonnement qui a prouvé historiquement sa séduction politique auprès de ceux-là mêmes qui sont convaincus, en toute conscience,  qu’ils sont la vraie gauche non soumise : celui qui consiste à repérer, derrière l’ennemi historique trop évident, l’extrême droite, le véritable ennemi masqué de fond, le système global d’oppression économique et sociale, capitaliste et situé  au cœur du monde occidental : avant la deuxième guerre mondiale, son cœur systémique était imaginé comme battant surtout en Angleterre irriguant tout le monde occidental, avant de se déplacer après cette guerre dans le grand corps des Etats Unis et devenir l’épicentre de l’impérialisme américain ultra libéral. On assiste actuellement à une troisième topique : délocalisé sur le planète entière, il la dévore sous la forme d’une financiarisation transnationale sans frein : actuellement la pensée de gauche insoumise dénonce le pouvoir délirant des « banques », de « la finance » qui plane et traverse  de façon dérégulée tous les  pouvoirs politiques nationaux, et dévore les biens communs et les destins collectifs... Au regard de nombre des lecteurs des traités économiques pointus qui démontrent tout cela, celui du nombre de citoyens convaincus de l’immense menace que constitue la financiarisation débridée du marché mondial est intéressante : elle est devenue conviction d'époque, de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par l’écologie politique dont l’auteur de ces lignes se sent la plus proche.      

2- Cet ennemi global, qui n’est pas incarné par une figure incarnée dans un tyran global auquel on pourrait imaginer de couper la tête, fait des politiques réelles de sortes de pantins manipulés par ce système : c’est alors que se produit ce mécanisme de la pensée qui tend à poser comme « pires ennemis », parce qu’avançant masqués, les formes politiques des sociaux démocrates de gauche, plus ou moins « socialistes », toujours réformistes, qui une fois au pouvoir ne peuvent que  collaborer de fait, quoiqu’ils fassent. Se construit alors une haine particulière virulente contre ces faux frères hypocrites et vendus, contre la sociale démocratie réformiste, soi-disant « droits de l’hommiste » moralisatrice dont il faut démasquer la perversité hypocrite. Bien sur tout dépend du contexte historique ; mais parfois cette haine peut être tordue dans un sens calamiteux.

3- Un exemple : quand il fallait faire digérer le pacte germano-soviétique – Pacte Molotov-Ribbentrop, 23 aout 1939-22 juin 1941 – aux juifs communistes européens  l’alliance tactique avec Hitler, il suffisait de  poser que , derrière le symptôme purulent de l’hitlérisme, c’est  le virus du capitalisme anglo-saxon qui est là l’œuvre , et constitue donc le véritable ennemi mondial destructeur. Et donc c’est contre lui qu’il faut se battre d’abord. Sans l’offre que constitue cette « ligne » argumentaire, le consentement de la majorité des militants  communistes sincères aurait été pratiquement impossible. La nouvelle ligne politique construite s’offre alors comme l’unique planche de salut intime pour s’approprier en toute bonne conscience la défense de positions impossibles à soutenir sans elle. 

4- Ce  raisonnement semble s’appuyer sur les fondamentaux de la gauche dure, à savoir la critique radicale d’un système économique et financier global destructeur des couches populaires dominées, et  permet l’exaltante  posture  du dévoilement : « Ah ! Ah ! à moi, on ne me la fait pas ! je ne  marche pas dans votre combine ! ». Une posture qui semble démontrer à la fois la clairvoyance théorique et la pureté idéologique de la conscience insoumise. C’est aujourd’hui ce même mécanisme de la pensée des électeurs de la gauche  radicale qui rend possible le refus de voter clairement contre le front National : il permet de  faire basculer à fronts renversés la charge de la négativité évidente d’un danger politique, l’extrême droite, vers un objet tiers devenu d’autant plus redoutable qu’il avance masqué au bal des faux culs, la social démocratie réformiste. Le rejet  trop « naturel » de l’extrême droite qu’une conscience de gauche assume comme un de ses fondamentaux , finit par  perdre sa force sémiologique de fond, à cause de l’ennui de surface que produit son vieux cliché sans cesse convoqué dans les slogans « A bas le fascisme !» , et frénétiquement convoqué même grotesquement, comme dans le fameux « CRS/SS ». Comme Pierre et le Loup, la gauche radicale française a trop hurlé au fascisme pendant la seconde moitié du XX° siècle, jusqu’à ne plus le percevoir quand il pointe son nez maintenant, et cet effet d’usure trouve son point d’acmé à la veille des élections française de 2017, pour toute une génération d’insoumis qui découvre la jubilation de la posture du « ni Marine Le Pen, dictature politique ! ni Macron, dictature de la finance !» qui est la version contemporaine de cette forme de raisonnement où sont renvoyés dos à dos dans une équivalence symbolique les régimes politiques  de type démocratie libérale et ceux où l’arbitraire va de pair avec des idéologies qui rendent pensables puis légales la répression, les tortures et assassinats extrajudiciaires des opposants ,puis de groupes entiers stigmatisés de façon délirante (religieuse, raciale, sexiste etc…).

5- Quel historien pourrait décrire la part de sang lors des guerres du milieu du XX° siècle qui revient exactement à seulement trois phrases devenues hurlante conviction ? Leur puissance de faux et de brouillage, dont toutes les propagandes totalitaires staliniennes ont abusé avec succès, ont conduit à l’extermination sanglante des opposants socialistes réformistes, comme à celle de toutes les formations anarchistes et libertaires sous couvert de lutte contre l’impérialisme oligarque « bourgeois », dernier qualificatif tombé en désuétude. On peut comprendre en ce premier tiers du XXI° siècle que la jeunesse  de gauche radicale ait oublié les fascismes et les  totalitarismes du XX° siècle, et préfère  en toute bonne conscience l’élégante posture du vote « Ni Ni »», qui allie le confort de la défausse les mains bien lavées et l’étrange volupté du cynisme en politique (tous pourris) à l’intéressante posture de  pureté (moi, je suis en dehors). Pourtant, l’histoire de la mortalité de masse au XX° siècle oblige à poser comme cruciales certaines distinctions peu visibles  pour le jeune abstentionniste de gauche de 2017 en France : par exemple, entre Hitler et Mussolini, la différence entre ces deux tyrannies est cruciale pour la survie des juifs qui ont mieux survécu en Italie, la différence n’est pas abstraite, elle est un immense bloc d’abime,  ce génocide des nazis, pensé, programmé et mis en œuvre en Allemagne d’abord, même si tout autour, bien sûr, le cercle des collaborateurs sous la botte s’élargit – et l’Italie a déporté aussi des juifs. Pourtant, du point de vue de la vie réelle des gens, il valait mieux être un juif en Italie qu’en Allemagne ces années là. Enoncer cette différence ne revient pas à justifier les crimes du fascisme italien. C’est de ce  point de vue de la vie des gens qu’un régime d’extrême droite n’a rien à voir avec un Etat tant soi peu républicain voire « socialiste » banal, même si ce dernier doit sans cesse être contrecarré par tous les contrepouvoirs  possibles, dans leur lutte à tous les niveaux contre l’injustice basique du social et des mécanismes économiques, politiques et culturels qui la produisent sans cesse même en temps de démocratie.

6- Il faut penser une ethnologie politique : entre le recul puis la fin toujours progressive de la démocratie (trois ans en moyenne), que promet un parti d’extrême droite enfin au pouvoir, et un régime politique social démocrate « républicain » ou « socialiste », le fossé n’est pas abstrait. C'est une césure radicale qui concerne tous les  niveaux de vie collective, toute ses échelles de présence dans les institutions comme dans  la vie la plus quotidienne : quand un régime politique est pris en main dans son exécutif par  une droite extrême, il n'a besoin que de quelques années pour reconfigurer tous le contrat social grâce au  remplacement progressif du personnel politique, institutionnel, médiatique  à tous les échelons. Mais aussi, dans les semaines mêmes qui suivent son élection, dès le lendemain imperceptiblement et de façon accrue avec le  temps, il se produit  un changement d’atmosphère net et silencieux, dont la violence latente et invisible marque toute la communication collective : dans les rues, les  cafés, les bus, dans les queues à la  poste ou ailleurs, dans les aires d’autoroutes, les copropriétés, les rapports dans l’entreprise, etc., tout  change avec cette majesté nouvelle que l’aura du pouvoir donne à ceux qui se mettent de son côté ne serait-ce que dans la posture : grâce à cette compétence de l’échange des regards entre parfaits inconnus, entre passants ordinaires, et à l’efficacité de cette communication collective non verbale, qui est une des belles énigmes de la sociologie, chacun et tous sentent que le policier d’extrême droite a pris du galon dans son groupe au coin de la rue. Le migrant se terre, le Rom aussi que le cinglé psychopathe lorgne dorénavant avec insolence, sans savoir exactement pourquoi. Chacune, chacun sentira dans les neurones de ses tripes que  l’impunité des violences racistes sexistes et antisémites est d’emblée accrue. Le rapprochement des possibilités de violences même non politiques sera anticipé et commencera son travail d’avilissement des consciences. Et les agressions  augmenteront très vite sans lien avec la courbe du chômage, seulement à cause de l’effet de majesté et d’intimidation  qu’un pouvoir menaçant en place  produit. Bien sûr auront lieu de grandes  manifestations en ville, mais elles s’épuiseront dans la durée et l’usure d’une répression qui s’y connaît  pour mêler mensonge politique inondant les écrans et violence extra-judiciaire contre les personnes. C’est Poutine le modèle, qui allie le crime, le fonctionnement maffieux des prédateurs économiques liés au pouvoir politique au travail d’une propagande sophistiquée (qui bénéficie de 70 ans d’expérimentation de construction du faux). Petit à petit, et avec une  répression sociale flambante contre les plus vulnérables, migrants, roms, jeunes des banlieues au teint basané, pauvres  appelés « assistés », identités sexuelles, droit des femmes, des jeunes artistes novateurs etc, et la destruction progressive des contrepouvoirs issus du terrain social comme des recours institutionnels intermédiaires, un recul d’ensemble, appelé défense de la civilisation, ne pourra tenir qu’avec la construction d’un ennemi collectif de plus en plus présenté comme menaçant et effroyable…

Vous croyez jeunes abstentionnistes que vous allez contrecarrer cela  ? 

Irez vous  arrêter avec vos corps les gros camions qui emporteront la nuit les migrants et les Roms de tous âges et sexes vers  des camps de « rétention » entourées de barbelés et gardés par les policiers d’extrême droite valorisés dans leurs carrières ? Irez-vous défendre un à un dans   les prisons remplies les jeunes mineurs au faciès délictueux et aux vies fracassées par  les nouvelles législations ultra répressives ? Même si les tyrannies du XXI° siècle seront différentes de celles du XX° avec télévision bing bling et frénésie sportive, toutes pratiquent l’assassinat des défenseurs des droits  humains, des opposants politique et après de tous ceux qui seront dénoncés pour des raisons non politiques, de vengeances privées  et de prédation maffieuse... La  brutalisation croissante de toute la communication collective, même non politique, est une donnée  que l’on retrouve dans tous les espaces sociaux privés de démocratie, pendant qu’au niveau macroscopique les décisions d’en haut, productrices de désastres écologiques potentiels, resteront traitées dans le secret des puissants. 

Quelque chose est oublié de central par  les joyeux abstentionnistes qui ne veulent pas se laisser culpabiliser : la puissance d’un pouvoir d’extrême droite une fois qu’il est en place, qui entraine par capillarité et mécanismes subtils et mensonges grossiers séducteurs l’immense second cercle de la collaboration, chacun à son niveau, à son échelle, et au sein du monde  scientifique aussi. Cela prend trois ans. Sous la condition d’une prise de pouvoir, au mieux grâce à  des élections démocratiques. Hitler et Mussolini élus en toute légalité grâce, entre autres paramètres bien sur, à l’abstention des gauches radicales, Milosevic, Poutine et maintenant Erdogan en Turquie ont fait, font ce travail de brutalisation invisible de tout le social que l’ethnologie pourrait décrire, et qui rend plus proches et plausibles les pires violations des droits humains. Ce qui ne veut pas dire que les démocraties en sont exemptes, mais qu’il y a en leur sein des contrepouvoirs qui permettent de lutter contre elles. 

Vous, les abstentionnistes de l’ultragauche insoumise, heureux d’être vous-mêmes et libres de toute culpabilité, vous jouez votre partie maintenant, Mais réfléchissez. Votre non-culpabilité, votre nombril heureux, ça n'a aucune importance. En revanche souvenez-vous de votre propre histoire et  pensez  aux premières victimes d’un pouvoir d’extrême droite en place, tous ces groupes frappés de grande vulnérabilité économique, sociale et politique, ceux-là mêmes que vous prétendez défendrede toutes vos forces. Un geste électoral, voter Macron, ne veut pas dire une allégeance à un système, mais une intelligence du réel politique.

Véronique Nahoum-Grappe
Chercheure en sciences sociales

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