Usage politique de la sexualité

Réflexions d’anthropologue sur l’usage politique des crimes sexuels qui mêlent souillure, honte et dégoût.

L’accusation de crimes sexuels est particulièrement infamante, et augmente d’un coefficient de dégoût la condamnation de l’accusé. Le violeur est un « porc ».

Car le viol est un crime continu, dont la destructivité morale et psychique continue après la violence de l’action elle-même, contrairement au meurtre qui en détruisant la vie de la victime, en termine aussi les souffrances . La personne violée quelque soit son sexe et son âge voit après coup toute la perception de soi — consciente ou non consciente — durablement dévastée, on le sait maintenant . Et lorsqu’il s‘agit de femmes, le risque de grossesse est un piège de genre tragique, un piège mortifère dans le futur, quand le berceau fondateur est une scène de crime, une séance de torture pour la mère.

Le viol convertit ce comble du rêve amoureux, faire l’amour, bloc d’intense fusion à égalité entre sensualités et affectivités, en son contraire, à savoir faire la haine et accomplir, dans la cruauté des sinistres jouissances de domination, la fabrique des inégalités sociales et culturelles que cette haine portait en amont.

Le viol est en effet un crime de souillure qui a pour effet de salir la victime : quand on crache, on pisse, on éjacule sur (dans) elle, c’est elle qui doit se laver avec ses mains — alors que le cracheur s’en lave les mains. Le crime de souillure choisit déjà (dans le stock disponible dans la culture) ses injures humiliantes les objets et substances du corps sexué ou digestif : si le brave « merde » transgenre inonde de sa puanteur l’ennemi de tout âge et sexe dont le haineux veut barbouiller la porte en riant, les familiers et délicats « pute !» « enculé !», et « jvais t’baiser !» impliquent une dissymétrie  aux effets dramatiques : la performance culturellement positive impliquée dans ces injures est celle de la sexualité phallique — « Qui n’encule pas n’est pas un homme. » ( Pierre l’Arétin, Sonnets luxurieux). Le « baiseur » en érection est le héros positif des ces injures, et la pénétration est valorisée comme une victoire , une preuve de puissance où le sexuel et le politique sont fusionnés — quels que soient les sexes et les âges des victimes . Le fait que nos injures posent comme valeur première la sexualité   de pénétration , fait du cercle des « pénétrés » femmes , homosexuels passifs , des inférieurs, d’emblée dévalorisé, « baisés » .

Dans les sociétés traditionnelles où règne le tabou de la virginité féminine, le viol est la preuve de la domination, le signe de sa victoire physique donc morale, et de sa force culturelle , comme de la défaite ontologique de la victime, la fin de son appartenance à elle-même , puisqu’elle a été possédée. La vague de la souillure qui fait naitre la honte, cette souffrance morale et sociologique extrême, s’abat sur elle et vient contaminer familles et proches, ce qui dans les cultures traditionnelles surtout conduit au tragique de destins massacrés. L’impunité des criminels sexuels, leur fierté de genre, trouve un de ses socle dans ce mécanisme de bascule de la honte, qui empêche la dénonciation, ce que les évènements récents de libération magnifique de la parole des femmes a bien montré enfin. Même en ce début du XXI° siècle, où on voit l’extinction du lien entre honneur et sexualité pour les femmes, dans la grande majorité des cas, le silence et le déni des victimes rend confortable et pleine de morgue l’impunité des « porcs » (pardon les cochons).

Mais l’histoire présente offre une variante inédite de la circulation du bloc de la honte, sans pour autant détruire vraiment cet effet classique des crimes de souillures de la bascule de la honte du coté de la victime, le chemin sera long.

Il y a des accusations qui broient des lignes de vie avec une efficacité redoutable  : par exemple, au Sénégal, l’accusation de sorcellerie produit la mort sociale de l’accusé.e , souvent une femme, et entraîne un isolement stupéfiant et douloureux , une honte purement sociologique, qui peuvent la conduire au suicide. Dans notre société occidentale contemporaine, l’accusation d’être un criminel sexuel, pédophile, sadique pervers , le plus souvent dirigée contre un homme,   une fois rendue publique produit aussi une mort sociale, avec l’éloignement des proches, le divorce des conjointes, la fin de toute carrière, l’extinction du deuxième cercle des relations . Si l’acte criminel était purement crapuleux, voire un assassinat, l’infamie ne serait pas aussi globale : l’épouse de l’assassin va le voir en prison, avec les enfants… Lorsque l’accusé de crimes sexuels est réellement innocent, et la féministe que je suis éprise de justice le défend à fond, sa vie est totalement dévastée , il faut en avoir conscience : tout se passe comme si le bloc de dégout lié au crime de souillure avait en partie rejaillit sur le criminel publiquement dénoncé : lorsqu’il est innocent, la honte de ce qu’il n’a pas commis le submerge avec une plus terrible souffrance encore, alors que le vrai coupable a souvent « toute honte bue ». Bien sur, rien à voir avec la force de destructivité d’une victime de viol, mais, dans notre société contemporaine, accuser à tord de crime sexuel quelqu’un d’innocent est un meurtre social, il faut le savoir.

Le geste collectif formidable, magnifique, des femmes qui « balancent leur porc » a provoqué dans le mois qui a suivi (octobre et novembre 2017) une hausse formidable des plaintes devant la police  en France et plausiblement beaucoup d’autres pays : le criminel publiquement dénoncé par les récits détaillés de comment il s’y prend tombe alors sous le coup d’une indignité publique, d’un dégoût immédiat, totalement mérité en cas de culpabilité. Mais, ces dernières semaines, les cercles de l’infamie subissent d’étranges extensions ou restrictions de leur rayon d’action, qui sont significatives de notre fonctionnement social : par exemple, les grands artistes comme Roman Polanski , metteur en scène génial certes du Bal des Vampires, mais aussi dans une autre strate de lui même plausiblement pédophile de haut vol à un moment de sa vie, sont défendus avec ardeur par leurs amis appartenant aux même réseaux sociaux que lui : la vague de la honte reste enfermée dans la zone intime des tares privées d’artistes : elle ne touche pas « l’œuvre » toujours applaudie voir vénérée ! On a plusieurs exemples d’auteurs d’œuvres magnifiques, dont les convictions racistes antisémite furent répugnantes…

Mais, autre exemple, dans notre pays, une figure publique, dont déjà une vapeur de souffre enveloppait la silhouette, Tariq Ramadan, se voit mis au pilori d’une l’infamie globale en extension : il faut dire que les témoignages montrent, s’ils sont avérés, un sadisme sexuel effrayant, sous le masque  d’une posture éthique et religieuse qui constitue son message essentiel en tant que personnalité politique connue. En effet, le plus souvent, son discours visible tentait de promouvoir la compatibilité de la religion musulmane et des démocraties occidentales. Pourtant déjà, depuis des années, en amont des révélations de violences sexuelles actuelles , son idéologie explicite était souvent suspectée d’être tactique , insincère, perverse et toxique … Ces deux strates d’insincérité présumées, l’une idéologique d’un rusé propagandiste dangereux usant de plusieurs langues et langages, et l’autre découverte maintenant, d’un religieux donneur de leçon de morale sacrée masquant une perversion sexuel sadienne — la pire, celle qui utilise sa majesté son ascendant religieux sacré sur des êtres vulnérables pour mieux les violenter — se mélangent actuellement , pour faire s’enfler leurs vagues de dégouts respectifs : elles font se glisser l’horreur de l’infamie sexuelle au cœur même du faux semblant idéologique suspecté de sa forme de discours et de posture intellectuelle, ce qui fait flamber, et comme démontrer, l’effet d’infamie publique globale du personnage.

Bref, Tariq R. est dans une situation de cumul de strates de dénonciations, l’une sur ses crimes sexuels dénoncés, et l’autre sur son double langage idéologique suspecté, et la vague de souillure inonde alors non seulement son nom et son visage, son être physique et social, sa pensée et son message politique et religieux , mais aussi et par contamination tous ceux qui ont échangé (intellectuellement seulement) avec lui, au premier rang en France Edwy Plenel et Edgar Morin… Pour Weinstein, tout le monde reconnaît la valeur de son travail en tant que producteur, qui coexiste avec la visibilité de son infamie en tant qu’homme, comme pour Roman Polanski. Mais pour Tariq Ramadan, l’extension de l’infamie enveloppe les intellectuels qui ont échangé avec lui d’une sorte de complicité globale avec le violeur sadique dans un étrange glissements de strates : la souillure du viol vient recouvrir d’une ombre de dégout par contamination des personnalités qui ont eu l’ouverture d’esprit de dialoguer avec lui .

Cette forme d’extension de l’infamie, que produit l’immonde du crime sexuel quand il est publiquement dénoncé mélange dans une même exécration le fait d’être un faux jeton et celui être un violeur. Le faux jeton pue le sperme, et le violeur a la perversion du menteur huileux. Cette extension est un outil dont, jadis (on l’espère), seules l’extrême droite ou les dictatures staliniennes abusaient pour souiller la figure de leurs ennemis politiques dont on fabriquait des perversions sexuelles. Si le personnage dont nous parlons est un criminel, il n’est pas du tout légitime de poser que toute sa pensée et ses relations le soient par pure contamination.

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