Si Mohamad Bouazizi était né en Europe, il aurait sûrement rejoint les «indignés» de La Puerta del Sol à Madrid, ou ceux de Lisbonne. Si Paula, une des révoltés portugaise était née à Tunis, elle se serait peut-être immolée. Ce qui sépare Mohamad de Laura à part la Méditerranée c'est le degré de désespoir dans la hiérarchie du même esclavagisme financier. D'un côté de la Méditerranée c'est l'humiliation et la pauvreté qui a déclenché un terrible geste de désespoir. De l'autre, c'est le mépris et la hantise de la pauvreté qui a réveillé les consciences.
Les revendications de liberté, de démocratie et d'Etat de droit auraient fini par éclater un jour. A l'ère d'internet, les dictatures jouant les fausses vierges commençaient à craqueler de toutes parts. Le colmatage par la censure, la manipulation, la répression et l'utilisation de la cause palestinienne à géométrie variable, n'y faisait plus rien. La colle ne prenait pas. Pourtant, les tentatives de révolte pour la liberté ces dernières années n'avaient pas l'air de rassembler et encore moins d'émouvoir la communauté internationale. Pas même les images d'un opposant se cousant la bouche pour protester conte la tenue du sommet de l'information dans un pays où le terme avait fini par disparaître des dictionnaires. Entre le pain et la liberté, il était recommandé de choisir le pain. C'est finalement l'humiliation et la pauvreté qui ont déclenché l'étincelle, quand le pain commençait aussi à se faire rare. Humiliation de la presque mendicité pour vivre, humiliation d'une vie lobotomisée.
De l'autre côté de la Méditerranée, le mépris de l'Etat de droit a été trop loin, buttant sur un écueil imprévisible, l'indignation. Quand les plus élémentaires des droits d'une démocratie, l'éducation, la santé et le travail deviennent une cible rouge pour réparer les dégâts du dérèglement économique mondial, les consciences citoyennes reprennent des couleurs. A côté du slogan « les indignés », les manifestants européens auraient pu ajouter « plus jamais des moutons ». Les abonnés aux efforts du devoir citoyen tentent de changer de fournisseur de services. L'Islande a fait figure d'avant-gardiste, lorsque 93% de la population a refusé, par référendum, de payer les erreurs commises par les banques privées. Plus encore, les Islandais choisissent de réécrire leur constitution pour leur garantir un minimum de sécurité et éviter que se répète la même erreur[1].
Alors la question me taraude depuis quelques mois : le printemps arabe, parti de Sidi Bouzid, aurait-il vu le jour si la crise financière qui met la plupart des pays européens à genoux n'avait pas existé ? La révolte en forme de suicide de Mohamad Bouazizi face à la gangrène de la corruption tunisienne aurait-elle eu la même résonance dans le pays et en dehors de ses frontières si l'économie avait été au beau fixe, en Tunisie et en Europe ? Et les jeunes Européens se seraient-ils mobilisés pour refuser de payer le prix de la crise si le printemps arabe n'avait pas eu lieu ? La réponse est forcément grise mais la condition d'esclave moderne des deux côtés de la rive semble réunir les destins.
[1] L'Islande a été le pays le plus durement touché par la crise financière et économique de 2008. Le système bancaire islandais, disproportionné par rapport au reste de l'économie, s'était brutalement effondré en octobre 2008.