Violences politiques

Les récentes révélations médiatiques au sujet de l’inceste perpétré dans l’entre-soi enchanté et confortable de la famille Duhamel – la coquette bâtisse de Sanary-sur-mer – ont eu pour conséquence, on le sait, de jeter une lumière crue sur la « culture du viol » qui sévit au sein de nombre d’Instituts d’Études Politiques, un peu partout en France.

Les récentes révélations médiatiques au sujet de l’inceste perpétré dans l’entre-soi enchanté et confortable de la famille Duhamel – la coquette bâtisse de Sanary-sur-mer – ont eu pour conséquence, on le sait, de jeter une lumière crue sur la « culture du viol » qui sévit au sein de nombre d’Instituts d’Études Politiques, un peu partout en France. Sans entrer dans les détails cruels et scabreux qui, comme souvent, forment une chaîne conduisant à appréhender la totalité d’une situation, il convient cependant de s’arrêter sur les mécanismes de la domination qui s’exerce au sein des élites françaises. On l’aura compris, il est ici question de violences. Violences commises sur un enfant, violences rituelles et codifiées commises envers des étudiantes lors des rituels de bizutage. Violences, j’insiste, perpétrées au sein d’en « entre-soi » que l’on pourrait nommer « communauté », si ce terme n’était pas exclusivement réservé à certains groupes racisés. Il s’agit là d’une communauté d’élus, en quelque sorte. Or si l’on excepte les « cordées de la réussite », destinées à favoriser l’accès à ces filières sélectives aux élèves qui, pour des raisons liées à leurs origines sociales et/ou raciales, en sont exclus, les Instituts d’Études Politiques recrutent massivement leurs professeurs et leurs élèves au sein de la bourgeoisie cultivée. Le mécanisme de reproduction des élites, bien huilé, assure ainsi son impeccable fonctionnement. Que quelques étudiants issus de banlieues populaires, ou quelques égarés de la classe moyenne, aient pu s’accrocher à ces cordées, souvent non sans douleur et tout en subissant parfois des traitements discriminatoires une fois « intégrés », reste un épiphénomène, une forme d’anecdote sociale destinée à garantie la bonne conscience de l’élite qui les a conçues, afin d’assurer efficacement le principe de sa reproduction.

« Science Po », dont certains élèves des classes populaires et moyennes connaissent le nom et le prestige, fait rêver et continue à faire rêver. Ce rêve inatteignable génère d’ailleurs ses propres mythologies : plutôt que de reconnaître, ou tout simplement de savoir, que l’accès à ces instituts n’était tout simplement pas envisageable, en raison de leur fonctionnement endogène reposant sur un verrouillage, ceux qui, issus de classes sociales moins dotées en capital culturel, ont un jour souhaité étudier à « Science Po » relatent, souvent en toute bonne foi, qu’un obstacle, de nature psychologique ou factuel, s’est dressé entre leur vœu et le réel. Le réel, c’est quand on se cogne ! Et se cogner fait mal, se cogner choque. Le choc justement, ce « choc en retour » qu’évoquait Aimé Césaire dans Discours sur le colonialisme

Machine à exclure – l’exclusion représente une des formes les plus violentes de la domination symbolique ­–, les Instituts d’Études Politiques voient aujourd’hui la violence qu’ils ont engendrée, qu’ils ont couverte d’un voile de silence, qu’ils ont longtemps tue, envahir leur propre espace, souiller leur réputation. La démission de tel ou tel directeur ne change rien à la violence structurelle des institutions, elle ne répare pas le mal perpétré, à tout le moins tente-t-elle de sauver l’honneur d’un homme, de préserver une représentation. Et nous touchons ici aux limites de la représentation. En revanche, si la commotion était susceptible d’engager une prise de conscience collective sur l’état de nos plus hauts lieux de savoir, qui sont avant tout des lieux de pouvoir, les viols perpétrés au sein de la « familia grande », les humiliations ou les viols endurés par les étudiantes nouvellement intégrées à ces instituts, seraient non seulement reconnus, ne se reproduiraient peut-être plus et nous engageraient aussi dans une réflexion plus générale au sujet de la violence des mécanismes d’exclusion sévissant au sein des grandes écoles et des universités de la République française : certaines universités n’étant parfois que des voies de secours, faiblement dotées, destinées à faire croire au plus grand nombre que l’enseignement supérieur est ouvert à tous. Ces temps de crise sanitaire qui se prolongent ne font qu’enfoncer davantage les universités situées dans des territoires populaires qui, littéralement, prennent l’eau. Les enseignants ne peuvent plus, ad nauseam, consacrer toute leur énergie à écoper l’eau pour empêcher le navire de couler.

Il conviendrait donc de lire la violence qui ronge certaines élites, qui grossit au sein de certaines « communautés » privilégiées et s’exerce à l’égard de leurs membres les plus fragiles, ou de ceux qui sont désignés comme des boucs émissaires, comme le prolongement logique, la révélation au grand jour, d’une violence politique, sociale, raciale et sexuelle, infligée depuis des décennies à toutes celles et à tous ceux qui attendent, dans le rez-de-chaussée de leurs immeubles ou dans les zones rurales sinistrées, des « ascenseurs sociaux » dont le fonctionnement reste hypothétique.

 

Véronique Bonnet, Maître de conférences en littératures francophones, Université Sorbonne Paris Nord, ex Université Paris 13 (Seine-Saint-Denis)

 

 

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