veroniquehelenon
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 juil. 2020

Nommer son espace pour se l'approprier: À quoi servent les statues? 1. Matinik

Le déchoukaj des deux statues de Victor Schœlcher le 22 mai 2020 en Martinique par des militants, est révélateur de tensions profondes, issues des périodes esclavagiste et coloniale.

veroniquehelenon
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 22 mai 2020 les manifestations commémorant l’abolition de l’esclavage en Martinique ont été marquées par le déchoukaj de deux statues de l'abolitionniste français Victor Schœlcher par des militants, en dehors des célébrations officielles. Pour comprendre ces gestes, penchons-nous sur l’histoire coloniale et esclavagiste de la Martinique. 

L’anonymat comme instrument de domination coloniale

Doué de parole, l’être humain s’inscrit dans une lignée, nommant ses enfants, adoptant les noms de ses aïeuls, forgeant ainsi un arbre généalogique qui est la matrice de son histoire personnelle. L'apprentissage et la reconnaissance de son environnement exigent également un vocabulaire spécifique. Ce sont des actes fondateurs, permettant de se déployer au sein d’une famille, d’une collectivité, et marquer sa présence dans son environnement à travers les âges. 

C’est ce que firent les colons français lorsqu’ils arrivèrent sur l’île aujourd’hui appelée Martinique. Désireux d’apposer leur empreinte sur des paysages qui leur avaient été étrangers, ils baptisèrent leur environnement de noms familiers. Au fil du temps apparurent: groseille (pays), pomme (d’eau, liane, cannelle), cerise (pays), prune (de cythère, mombin), abricot (pays), rose (de porcelaine), villes de St-Joseph, St-Pierre, Ste-Marie, Fort-Royal, Fort-de-France, Ste-Anne, Ste-Luce, St-Esprit, Schœlcher, etc. A ceux-ci s’ajoutèrent les appellations des plantations sur lesquelles se déployaient les tortures du nouveau monde: Leiritz, Clément, La Pagerie, Pécoul, Gradis, Fonds St-Jacques, Perrinelle, Crève Cœur, Dubuc, Spoutourne, Vatable, etc., quadrillant ainsi la petite île de noms souvent calqués sur ceux des esclavagistes. En cela, ces derniers faisaient preuve d’assez peu d’imagination et des évolutions similaires avaient lieu dans autres régions des Amériques. Ainsi, les Etats-Unis se virent affubler, entre autres, de leur Nouvelle-Angleterre, Paris (23 au total), Cambridge, Bruxelles (2), Luxembourg, Bordeaux, tandis qu’à la Barbade ce furent, par exemple, St-James, St-Peter, St-Michael, St-Joseph, en Jamaïque St-Ann, Port Royal, Kingston, Santa Cruz, ou encore Oranjestad, Santa Cruz (encore), Sint Nicolaas, à Curaçao, etc. 

L’arrachement des Africains à leur terre d’origine fut d’emblée mis sous le sceau de l’anonymat. Considérés comme des biens meubles, il leur était imposé de se défaire des noms qui avaient forgé leur identité depuis des générations et d’adopter des noms chrétiens sélectionnés par les esclavagistes. Effort fut fait d’effacer les lignées familiales de leurs parcours africains et la propriété d’humains fut signifiée par le marquage au fer rouge. Bien que ces femmes, ces hommes et ces enfants continuèrent, malgré tout, de défendre leur humanité, entre autres en formant des familles et en nommant leurs descendants, les assauts du système esclavagiste se répétaient, fragilisant toujours un peu plus leur volonté. Le port d’un patronyme leur fut interdit. Toute personne mise en esclavage se trouvait dans l'impossibilité de transmettre, de manière officielle, son nom à ses descendants. 

Une nouvelle étape fut franchie avec l’abolition de 1848. Des noms de familles furent attribués aux affranchis. Pendant les onze années qui suivirent, des patronymes furent ainsi créés de toutes pièces, selon la fantaisie des agents d’état-civil et avec le souci d’interdire alors aux non-blancs le port des noms békés. Bien des familles portent encore ces patronymes. Les sources d’inspiration furent variées: anagrammes, modifications de prénoms, noms puisés dans la Bible, l’Antiquité, certains furent inventés, tandis que d’autres reproduisaient des noms de fleurs, plantes, animaux, métiers, outils, ou encore des mots injurieux; à noter, toutefois, le maintien de certains noms africains. Par ailleurs l’annonce de l’abolition fut accompagnée de l’injonction du gouverneur Rostolan “d’oublier le passé”, afin que l’ordre, le travail et le respect de la propriété soient maintenus.  

La figure omniprésente de Schœlcher 

Tout en s’engageant pour la reconnaissance d’une “émancipation complète et immédiate”, Schœlcher adopta néanmoins des positions pour le moins ambiguës, considérant, par exemple, que le fouet était “la punition du coupable”. Un certain nombre de mesures d’accompagnement furent prises au moment de l’abolition. Elles furent le fruit d'âpres discussions parmi les décideurs français et Schœlcher n’en partagea pas toujours les conclusions. Parmi celles-ci figurent l’indemnisation des békés qui estimaient avoir subi un préjudice, la mise en place d’un système bancaire visant à faciliter leur transition économique, le déploiement d’une politique de migration forcée en provenance d’Afrique, d’Inde, et de Chine afin de leur fournir une main d’œuvre supplémentaire. Par ailleurs, le recensement obligatoire, le livret (dès l’âge de 10 ans) et le passeport intérieur (à partir de 16 ans) venaient criminaliser les classes populaires et restreindre leur liberté. Leur domicile et leur lieu de travail étaient ainsi contrôlés et bien souvent ils se retrouvèrent assujettis aux plantations sur lesquelles ils avaient subi l’esclavage. 

S’il a été établi par les historiens que les causes de l’abolition ne sauraient être attribuées à une personne, en l'occurrence Victor Schœlcher, et que les luttes des personnes en situation d’esclavage doivent être soulignées, il n’en demeure pas moins que l’homme a été érigé en symbole de l’abolition et son nom répété à l’envi, Schœlcher lui-même devenant député de la Martinique et de la Guadeloupe durant la Troisième République. Dans l’espace urbain, sa présence est, entre autres, ainsi marquée: salle Victor Schœlcher à la préfecture, bibliothèque Schœlcher, rue Schœlcher, ville de Schœlcher, lycée Schœlcher, statues jusque récemment...

Des femmes et des hommes en lutte

Dans le même temps, les personnes esclavisées étaient présentées telle une masse  sans visage et sans nom. Alors que le mythe schœlchérien s’était déjà étalé depuis plus d’un siècle, ce n’est que tardivement que des historiens ont pu faire connaître le nom du tanbouyé Romain au grand public. Son appel au tambour avait été l’étincelle déclenchant des soulèvements qui, à leur tour, poussèrent le gouverneur à déclarer l’abolition avant la date prévue. Aujourd'hui encore, son nom est sans doute le seul resté dans les mémoires de la majorité de la population pour ce qui est de la période esclavagiste. 

Pourtant, les décisions prises dans les salons parisiens ne peuvent être comprises sans tenir compte de l’évolution économique qui rendait le modèle d’exploitation esclavagiste obsolète, mais également des résistances incessantes menées sur tous les fronts des Amériques. N'oublions pas: Ganga Zumba, Zumbi, Lucatan, Ahuna au Brésil; Cato, Gabriel, Charles Deslondes, Nat Turner, Margaret Garner aux États-Unis; Nanny, Samuel Sharpe, Tacky, Cubah en Jamaïque; Joseph Ignace, Louis Delgrès, Marthe Rose, Solitude, Massoteau, Pèdre en Guadeloupe; Jose Antonio Aponte, Carlotta, Hatuey, Guama à Cuba; Prince Klass, Hercules à Antigua; Anacaona, Dutty Boukman, Cécile Fatiman, Jeannot, Jean-François, Georges Biassou, Romaine la Prophétesse, Dédée Bazile, Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines en Haïti; Francisque Fabulé, Jean Kina, Jean-Louis, Joseph dit Zo, Appoline, Adélaïde, Angélique, Tine, Monique, Molière, Chéry, Jean-Baptiste Césaire en Martinique; parmi tant d’autres. 

Si Schœlcher exprima son désaccord concernant certains dispositifs mis en place après 1848, il n’en demeure pas moins qu’il fut un ardent défenseur d’un système colonial ayant pour fondement l’assimilation. L’accès aux institutions républicaines reposait sur la capacité des populations non-blanches à se fondre dans ce moule, preuve de leur humanité. C’est ainsi qu’il se prononça violemment contre l’Insurrection du Sud de la Martinique en 1870, qualifiant les insurgés de “quelques malfaiteurs”, dévalorisant l'impact géographique et politique de leur combat, ignorant Lumina Sophie, Louis Telga, Eugène Lacaille, Madeleine Clem, Rosanie Soleil et leurs compagnons.   

Quelles statues aujourd’hui pour la Martinique?

Déclarations politiques de leur temps, les statues sont l’un des dispositifs par lesquels le pouvoir a choisi de s’exhiber dans l’espace public. Loin de mettre en scène un dialogue équitable entre les différents groupes de la population, elles accomplissent une mission de propagande et énoncent la vision des dominants. Présentée à l’exposition universelle de 1900 puis inaugurée en 1904, au cœur de Fort-de-France, face au palais de justice, la plus ancienne des deux statues de Schœlcher, a en fait très tôt suscité les oppositions. En 1930 déjà, le martiniquais Césaire Philémon observait dans son ouvrage, Galeries martiniquaises, qu’elle avait été couverte de goudron. Mutilée, couverte de graffitis, de peinture à différents moments de l’histoire, elle a également fait l’objet de demandes de retrait, notamment de la part du Mouvement International pour les Réparations-Martinique. Celle qui se trouvait dans la ville de Schœlcher depuis 1964, ne fut pas en reste et elle perdit une partie de sa tête il y a quelques années.  

Outre les deux statues de Schœlcher, désormais déchoukées, il existe encore des statues, monuments et autres symboles des périodes esclavagiste et coloniale, dont la présence dans l’espace public martiniquais pourrait également être réévaluée: ainsi  la place Joyeuse à Trinité, la place dite du débarquement de Christophe Colomb au Carbet, la statue (décapitée en 1991) de Joséphine de Beauharnais ou celle de d’Esnambuc à Fort-de-France, la rue du général Galliéni, etc. Les actes du 22 mai 2020 ont le mérite de rappeler une complexité de l’histoire trop souvent évacuée, et la disparition des statues n’indique aucunement un effacement de l’histoire. Ouvrages, échanges sur les médias, discussions, conférences, documents écrits, iconographiques, audiovisuels, sont autant de sources permettant à l’information de circuler, à l’histoire d'être enseignée. Au lieu d’encombrer l’espace public, ces statues et autres vestiges, pourraient être relégués dans des musées où ils témoigneront de certaines pages de l’histoire à ceux qui souhaitent les voir. Au 21ème siècle, il est plus que temps d’investir l’espace public de nouveaux symboles, statues ou autres, et de mieux faire place à celles et ceux que l’on a si longtemps maintenus dans l’anonymat, mais dont les luttes extraordinaires nous portent encore. 

Véronique Hélénon

Historienne

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Proche-Orient
À l’hôpital al-Shifa de Gaza, les blessés racontent les bombardements
La bande de Gaza ressort épuisée de cet énième round de violences meurtrières entre Israël et le Djihad islamique palestinien. Malgré la trêve entrée en vigueur dimanche soir, les habitants pleurent leurs morts, les destructions sont importantes, et des centaines de blessés sont toujours à l’hôpital, désespérés par la situation et par les pénuries de médicaments. « J’ai vraiment cru qu’on allait tous mourir, enterrés vivants », raconte un rescapé.
par Alice Froussard
Journal
En Ukraine, les organisations internationales en mal de confiance
Depuis le début du conflit, la société civile ukrainienne s’est massivement mobilisée pour faire face à l’offensive russe. Alors que les organisations internationales sont critiquées, comme on l’a vu encore récemment avec Amnesty International, la plupart de l’aide humanitaire sur le terrain est fournie par des volontaires à bout de ressources.
par Clara Marchaud
Journal — Livres
Le dernier secret des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline
Il y a un an, le critique de théâtre Jean-Pierre Thibaudat confirmait dans un billet de blog de Mediapart avoir été le destinataire de textes disparus de l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline. Aujourd’hui, toujours dans le Club de Mediapart, il revient sur cette histoire et le secret qui l’entourait encore. « Le temps est venu de dévoiler les choses pour permettre un apaisement général », estime-t-il, révélant que les documents lui avaient été remis par la famille du résistant Yvon Morandat, qui les avait conservés.
par Sabrina Kassa
Journal
Fraude fiscale : la procédure opaque qui permet aux grandes entreprises de négocier
McDonald’s, Kering, Google, Amazon, L’Oréal… Le règlement d’ensemble est une procédure opaque, sans base légale, qui permet aux grandes entreprises de négocier avec le fisc leurs redressements. Un rapport exigé par le Parlement et que publie Mediapart permet de constater que l’an dernier, le rabais accordé en 2021 a dépassé le milliard d’euros.
par Pierre Januel

La sélection du Club

Billet de blog
Iel
De la nécessité d'écrire inclusif-ve...
par La Plume de Simone
Billet de blog
Avec mes potes, sur la dernière barricade
Avec les potes, on a tout ce qu’il faut pour (re)faire un monde. Et on se battra jusqu’à la dernière barricade, même si « la révolution n’est plus synonyme de barricades. Elle est un tout autre sujet, bien plus essentiel : elle implique de réorganiser la vie tout entière de la société ». Ce à quoi on s’emploie. Faire les cons, tout en faisant la révolution : ça va être grandiose. Ça l’est déjà.
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
par carlita vallhintes
Billet de blog
Une approche critique de la blanquette de veau
Un jour, je viens voir ma mère. Je mange avec ma mère. J’ai fait une petite blanquette, c’est dans la casserole, elle me dit et je lui dis que c’est chouette mais quand je regarde la casserole, c’est bizarre cette blanquette dans l’eau. On dirait qu’il manque quelque chose.
par noemi lefebvre