Simple mortel

Reverrons-nous nos terres baignées du soleil de la vie, nos enfants heureux, nager dans les eaux douces ?

Reverrons-nous nos terres baignées du soleil de la vie, nos enfants heureux, nager dans les eaux douces ?

N'est-ce pas le premier jour qu'il ne pleut pas ? Depuis si longtemps. La lumière s'était retirée comme l'on se retire le soir d'un dîner, discrètement pour ne pas gêner la conversation des hôtes. La lumière s'était retirée pour nous laisser, pauvres crétins, nous entre-tuer. Pudique, elle s'était détournée. Toute en retenue pour nous. Fixant dans nos ombres nos exactions, nos mises à mort, nos tortures. En étions-nous choqués ? Il pleuvait. Le ciel au sombre plafond semblait pouvoir être touché du doigt, nous ne remarquions qu'un temps désagréable, nous ne levions pas les mains.

Lorsque le sang des hommes se répandit sur nos tapis dans nos riches et chaudes maisons, nous ne le vîmes pas. Tout juste une légère odeur aigre s'infiltrait-elle parmi les parfums des corps soignés. Nos draps s'humidifiaient nous ne savions de quoi. Jour après jour, nous continuâmes à maltraiter, violer, torturer, exiler tous ceux qui se tenaient près de nous mais dont l'odeur de la pauvreté recouvrait nos chaudes effluves.

Ce matin cependant la lumière, pâle, attentive, est revenue. Le sol est ravagé les corps ont brûlé les hommes geignent la terre murmure la douleur omniprésente opacifie l'air. Quelques hommes pleurent. Longtemps ils s'étaient battus, avaient crié, écrit sur toutes les pages de leur vie l'horreur à laquelle souvent impuissant ils assistaient au mieux ils résistaient. Quelques hommes avaient pleuré. Peu s'étaient entendus. La mélancolie d'abord poétique leur avait pris la main et le coeur puis révélant son véritable visage les avaient enlacés.

Aujourd'hui la lumière éclaire le désastre. Pourquoi ? Un désastre ne s'arrête pas. Est-elle revenue pour nous permettre de voir enfin ce que nous fîmes du monde dans notre course infinie ? Est-elle venue nous rendre la possibilité de la fin du ravage ?

Le jour s'est simplement levé, aux nuages momentanément repoussés par un vent plus courageux. Et nous ne voyons rien. Nous regardons, hébétés, le bleu inhabituel du ciel, sourions, ne posons pas les yeux au sol, ne voyons toujours pas notre monde dévasté.

 

Guillou plays his own work Hyperion 1. movement © biblosz

 

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