Le jour où tout a basculé...

Dans la carrière d'un conducteur de trains, il arrivera de multiples événements. Certains laisseront un bon souvenir tandis que d'autres seront de (très) mauvais moment à passer. La hantise de tout «mécano» est le fameux «accident de personne». Deux ans après, je vais vous raconter mon premier accident.

Avant de commencer mon histoire, il faut planter le décor. J'ai été embauché comme Conducteur de Tram-Trains (CRTT) en 2012 pour circuler sur l'Ouest Lyonnais. Apres 4 mois de formations et 4 ans de conduite, j'ai débuté une formation pour être Conducteur de Ligne (CRL) à Lyon Perrache afin de conduire les TER sur Lyon et sa région. Cette formation a duré de Janvier à Août 2017, une fois l'examen en poche, j'ai donc commencé à rouler sur les lignes Villefranche - Lyon - Vienne, Amberieu - Lyon - St Etienne ou encore Lyon - St Etienne - Firminy. Des lignes relativement courtes mais ayant chacune ses particularités. Ajoutons à cela 2 séries d'Engins Moteurs : Les Regio2N et les AGC.

Une fois l'examen obtenu et formé aux lignes et aux engins moteurs, le "jeune" CRL se retrouve en période dite "FAC", il ne connait ses horaires de travail ou les lignes parcourues que 2 ou 3 jours avant (parfois même la veille), seule (quasi) certitude, ses périodes de Repos Périodique (RP) et encore uniquement d'une semaine sur l'autre. Cette période dure généralement quelques mois avant d'intégrer un roulement.

Dans ces périodes, le conducteur n'étant formé qu'à un nombre restreint de lignes, il peut être amené à faire la RAD (Réserve A Disposition), il reste alors au "dépot" prêt à remplacer un absent de dernière minute ou aller chercher un EM.

Maintenant que vous savez tout ça, je peux commencer à vous raconter ce funeste 21 Novembre 2017.


Le 20 Novembre, le Gestionnaire de Moyen (GM) (celui qui s'occupe du planning des conducteurs) me demande si je suis d'accord pour changer ma journée du 21 Novembre. Il est prévu que je fasse la RAD, et me propose en échange de faire du Villefranche - Vienne, une ligne de "banlieue" Lyonnaise en somme. Ayant conduit essentiellement sur les lignes de St Etienne la semaine précédente (et ce jour là en faisant aussi d'ailleurs), je ne dis pas non à un peu de variété.

Le lendemain, je commence ma journée à 13h59. Je prépare mes documents et je pars relever en gare de Lyon Perrache le collègue qui arrive de Villefranche à 14h15. Il me transmet les infos nécessaires. Il n'a pas fini sa journée, il effectue une sortie de dépôt dans une heure et demi pour aller dormir à Avignon ce soir.

"Je suis mieux loti que lui, je dormirai dans mon lit."

Je prends place au "manche", effectue les procédures avant le départ et je suis fin prêt. En cette fin Novembre le soleil brille et il fait relativement doux.

"Je sens que ça va être une belle journée!"

14h19! C'est heure de partir! Départ!

Les arrêts se suivent et se ressemblent, les Points Kilométriques (PK) défilent. Une petite pointe à 140 km/h avant d'arriver à l'avant dernier arrêt. Une petite halte, proche du terminus, je suis à l'heure, rien ne s'oppose à ma mise en marche, je repars donc.

J'observe attentivement la voie et je repenses à ce que le cadre qui nous a fait passer l'examen à moi et mes collègues de session nous avait raconté sur la topographie de la ligne. Surélevée par rapport aux habitations comme on peut le voir à Lyon Perrache

Gare de Lyon Perrache © Google Gare de Lyon Perrache © Google

Tout en observant la voie, je réfléchis à l'avantage que ce type d'aménagement apporte.

"Au moins, aucun risque d'avoir des traversées de voies"

Mais, c'est alors que j’aperçois vaguement quelque chose aux abords de la voie à proximité d'un signal me présentant un "Ralent 30", qui n’impose de réduire ma vitesse afin de franchir le signal suivant à moins de 30 km/h avant l'entrée en gare de Vienne, terminus de mon train.

Un homme! Un homme est aux abords des voies...

"Mais qu'est ce qu'il fait là celu....."

Je n'ai pas le temps de finir ma phrase. Le temps ralentit, je me revois, 2 ans après dans cette cabine de Régio2N, en alerte, j'observe cet homme. Quel age peut il avoir? La quarantaine? La Trentaine? Non moins que ça... il m'observe... Est ce qu'il me voit? Est qu'il a remarqué ma présence? A t'il conscience du danger que "je" représente?


Regio2N, Engin Moteur à 2 niveaux construit par Bombardier et livré à 40 exemplaires pour l'ex région Rhône Alpes. 248t en charge dans sa version courte de 83m. Celle que je conduis à ce moment là. Lancé à près de 70 km/h, aucun arbre, aucune voiture ou camion ne peut gagner. Personne ne se risquerait à tenter le combat face au monstre sur rail qui arrive.


Et pourtant, malgré tout cela.... l'homme traverse.


Lors de la formation CRL, une très grande partie du temps porte sur les anomalies, que ce soit lié à l’infrastructure ou aux EM. De très nombreuses procédures sont à apprendre et connaitre sur le bout des doigts. Parmi elles, il y'a les gestes d'urgence à faire. Tous les "stagiaires" se sont posés la fameuse question :

"Et si ça m'arrivait? est ce que j'aurai les réflexes de faire ce qu'il faut?"

Vu que pendant des mois, on nous rabâche à longueur de journée les gestes à connaitre, cela devient un automatisme.

En formation encore, une demi journée est consacrée aux "accidents de personnes". On nous explique que statistiquement, par rapport aux nombre de trains en circulation, la durée d'une carrière et le nombre d'accident par an, cela arrivera au moins une fois. En 4 années à conduire des Tram-Trains sur l'Ouest Lyonnais, si j'ai l'occasion de faire des frayeurs 2 ou 3 fois, je n'ai jamais fait partie des malheureux "élus".

Un dernier point concerne l'angle mort qu'il y a au niveau du nez du train.

Cabine de Regio2N © D.Driver Cabine de Regio2N © D.Driver

Comme vous pouvez le constater, la visibilité de ce qui est proche du train est médiocre, les conducteurs ont une vision biaisée des distances.


J’aperçois l'homme qui traverse alors qu'il avait pris soin de regarder de mon coté, il n'a donc pas pu ne pas me voir arriver. Le temps est toujours tres ralenti. Je tape du poing sur le BP.Urg (le gros champignon rouge à gauche sur la photo) qui déclenche le freinage d'urgence. Je me jette sur le sifflet pour bien avertir de mon approche rapide. L'homme disparaît de mon champs de vision. Le temps se fige!

Je suis là, en cabine, débout, BP.Urg enfoncé, en train de siffler...

"Je le vois plus, il a traversé juste devant moi et s'est barré! J'ai une la peur de ma vie putain..."

BAAAAAAM

Ce bruit !!! Ce bruit de choc que je viens d'entendre! Un bruit sourd de choc violent sur la caisse à l'avant du train!

"Non! C'est pas possible! Il a réussi à traverser... Je l'ai vu traverser! Il a eu le temps de traverser! Il a eu une chance de cocu et à réussi à passer in extremis!" 

Le temps reprend sa vitesse normale. L'effroyable vérité m'arrive dans la gueule... il n'a pas réussi à traverser.... et je viens de le faucher....


En cas d'accident, les gestes d'urgence consistent à arrêter les circulations. Signal d'Alerte Radio - Signal d'Alerte Lumineux - Appel à la gare pour arrêt des circulation.


Appel à l'Agent Circulation (AC) de la gare de Vienne.

"Ici conducteur du train XXX,  je t'ordonne la protection sur les 2 voies entre Estressin et Vienne pour cause d'accident de personne".

Le terme est utilisé : "Accident de personne"

Mon train vient de s'arrêter plusieurs centaines de mètres après le choc. L'AC me demande de répéter....

Je suis en train de craquer, je sens l'émotion qui monte... je me dois de tenir... encore quelques instants...

"Je t'ordonne la protection pour les 2 voies.... je viens de faucher quelqu'un!"

Il s'exécute.

Mon train est à l’arrêt, je suis en EAS (Equipement Agent Seul) - Circulation sans contrôleur à bord systématique, je dois donc réglementairement faire une annonce pour expliquer que nous sommes arrêtés en pleine voie. Je puise mes dernières forces pour tenter de faire une annonce audible, je bredouille quelque chose. Mon annonce est passée, sans doute la plus mauvaise depuis que je suis entrée à la SNCF comme CRTT.

Et maintenant? Que faire? Alertes lancées, train arrêté, annonce effectuée.

"Je dois faire quoi? il DOIT bien y'avoir quelque chose à faire?!?"  

Non, tout a été fait. Il n'y a plus qu'à attendre les secours et l'astreinte. Je me dis qu'il va falloir aller voir les voyageurs pour leur expliquer la situation, eux qui ne sont au courant de rien, qui n'ont rien vu, rien entendu de ce qui s'est passé dehors ou en cabine. Ces voyageurs qui doivent se demander si le train va repartir.

Quelqu'un frappe à la porte de la cabine. Un voyageur qui veut se renseigner sur les causes de l’arrêt brutal? J'ouvre la porte. Un homme me salut. Je crois le connaitre, son visage me dit quelque chose, je l'ai déjà croisé. Il me dit qu'il penses avoir compris ce qui vient de se passer.

Je retiens mes larmes.. je lui explique que je n'ai rien pu faire pour éviter l'accident. Il le sait bien et me dit qu'il va gérer la suite.

Les secours arrivent, la police aussi. Ce n'est qu'au bout de 20 ou 30 minutes que je comprends qui est ce compagnon d'infortune. Il travaille au centre formation des conducteurs de trains. Je l'ai croisé tous les jours pendant 7 mois et ai plusieurs fois l'occasion de discuter avec lui. Il s'occupe d'expliquer la situation aux secours. Les pompiers me demandent si je vais bien. Le stress est retombé, je me sens totalement vidé. L'astreinte arrive. Les policiers me font un dépistage du taux d'alcoolémie et de drogues. On m'explique bien que c'est la procédure. Je suis clean. Je commence à trouver le temps long. Le soleil se couche déjà.

Je suis accompagné au commissariat pour faire une déposition sur les circonstances de l'accident. Je suis surpris par les questions qu'on me pose. "Est ce que vous avez sifflé", "Est ce que la personne a pu ne pas vous voir ou vous entendre arriver", "Y'avait il quelqu'un d'autre aux abords des voies", "A quelle vitesse circuliez vous?". Autant de questions que je trouvais ridicule sur le coup et qui me donnait l'impression d'être dans un autre monde. Ce n'est qu’après, en discutant avec l'astreinte que je comprenais, en effet que les policiers n'étant pas des spécialistes du ferroviaire, ils n'avaient donc aucune idée de la vitesse d'un train, des distances de freinages, etc...

Une fois la déposition terminée, je suis alors raccompagné à Lyon Perrache  pour m'occuper de l'administratif. Déclaration d'accident du travail, etc... Une fois ceci terminé, le cadre traction présent ce soir me raccompagne chez moi. Je ne le connais que de vue car il travaille sur l'Ouest Lyonnais et est arrivé après mon départ de là bas. Je discute avec lui de tout et de rien comme si on se connaissait depuis des années. J'ai besoin de parler... je ne supporte pas le silence dans la voiture.

 Arrivé devant chez moi, il me dépose et me demande si ça va aller. Je lui dit que ma femme et mes enfants sont là, je ne serai donc pas seul ce soir.

Je rentre chez moi, ma femme est surprise et est contente de me voir rentrer plus tôt que prévu.

Cela devait être une belle petite journée, tranquille sans stress, je devais faire mes trains, rentrer la rame au dépôt et rentrer chez moi tard dans la soirée. La vision de ma femme en train de sourire car elle est contente de me voir me frappe. Elle ne sait pas ce qui vient de m'arriver, comment pourrait elle le savoir...

"Oui, chérie, j'ai pas pu finir ma journée.... J'ai tué quelqu'un..."

Et je me suis effondré...


Ne devenez pas le cauchemar d'un autre 

 

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