j'ai 16 ans

les parents d'Angelo ont hébergé un jeune mineur migrant ghanéen de son âge qui dormait à la gare,,et Angelo , révolté, assiste à l'accueil de L'ETAT FRANCAIS envers les migrants , spécialement les enfants . Son témoignage est poignant ,et je les connais personnellement

J’ai 16 ans, bientôt 17, je m’appelle Angelo je viens d’un
milieu aisé.
Comme tout adolescent français je suis scolarisé.
Comme tout adolescent, j’ai des projets, devenir ingénieur,
footballeur, construire des routes, des ponts.
Comme tout adolescent, je vois mes amis, notamment un, il
s’appelle Roméo.
Il n’est pas très bavard mais nous nous entendons bien.
Cet été il a dormi chez moi pendant deux mois. Il revient
régulièrement à la maison, on joue souvent à FIFA ensemble
et il n’est pas très bon.
Mais par contre au Ping pong, il est imbattable !
J’oublie un détail,
Roméo est Ghanéen.
Quand je l’ai rencontré, il avait quinze ans et demi. Demain,
c’est son anniversaire. Roméo aura 16 ans.
Roméo n’a pas de famille.
Roméo est un MIE, on le désigne aujourd’hui par les termes
de migrant, réfugié, sans papier, clandestin...
Un MIE est un mineur isolé étranger
1Alors voilà, aujourd’hui je ne prends pas la parole pour
gagner, ni même pour une cause. Aujourd’hui je prends la
parole pour un ami. Un humain comme vous et moi, mais un
humain qu’on voudrait priver de son humanité.
Qui se cache derrière ce « on » ? Beaucoup, beaucoup de
monde, et en particulier, l’État français.
Article 20 de la convention internationale relative aux droits
de l’enfant de 1989, ratifiée par la France.
« Tout enfant qui est temporairement ou définitivement privé
de son milieu familial, ou qui dans son propre intérêt ne peut
être laissé dans ce milieu, a droit à une protection et une aide
spéciales de l’Etat. »
« Tout enfant...» ... j’entends donc «Tous les enfants»...les
enfants, peu importe leur nationalité, français ou étrangers,
tous.
Ainsi, conformément à cet article, Roméo doit bénéficier
d’une protection et d’une aide spéciales de l’État, cette aide
se traduit normalement par un placement en foyer, une
chambre, au moins un lit, s’ensuit alors une scolarisation et
une tentative d’insertion dans la société.
Le principe 7 de la convention des droits de l’enfant est
encore plus clair quant aux devoirs de l’état français :
« L’enfant a droit à une éducation qui doit être gratuite et
obligatoire au moins aux niveaux élémentaires. Il doit
bénéficier d’une éducation qui contribue à sa culture
générale et lui permette dans des conditions d’égalité de
2chances, de développer ses facultés, son jugement personnel
et son sens des responsabilités morales et sociales, et de
devenir un membre utile de la société. »
Vous pouvez le lui demander, Roméo veut devenir un
membre utile de la société, il veut rester en France, à
Marseille, il veut apprendre à bien parler français, il aimerait
suivre une formation pour devenir électricien, travailler...
Oui, il veut vraiment devenir un membre utile de la société.
Certes ces textes de loi sont magnifiques, et Dieu sait ce que
l’immense Hugo en aurait pensé... Ils témoignent du progrès
social, de la victoire de la pensée. Ils révèlent ce que
symbolise la France, un pays ouvert qui offre à tous les
enfants, français ou étrangers, la possibilité de réussir, de
s’élever.
Mais la loi n’est pas appliquée.
Je ne parle pas d’un pays lointain, dirigé par un dictateur peu
soucieux des droits des enfants. Je parle de la France. La
France, terre d’accueil, pays des droits de l’homme et tant
d’autres périphrases élogieuses.
La loi n’est pas appliquée.
Et pourtant, (Ton neutre, rapide) Roméo est arrivé en France
le 18 mai 2017. Après Nice, Marseille. Il passe 3 semaines
dans la rue, 3 semaines à dormir dehors, par terre, près de la
gare saint Charles, 3 semaines à la merci du froid, des
voleurs, des escrocs, de tous ceux qui profitent de la faiblesse
et de l’innocence des enfants de quinze ans et demi, seuls au
monde, dehors.
3Après avoir été repéré par une association représentant un
collectif citoyen, Roméo arrivera chez des gens comme vous
et moi, comme nous, qui avons un toit. Nous qui pouvons le
partager.
Là, il se repose, dort beaucoup, mange beaucoup, découvre la
nourriture française, parle un peu, et découvre émerveillé
Marseille du haut de ND de la garde. Il prie aussi.
Le 31 août il est enfin placé dans un hôtel. L’aide sociale à
l’enfance (ASE) doit procéder à une évaluation afin de juger
si Roméo peut vraiment prétendre à une place en foyer. On
lui demande donc si il est bien seul au monde ? Que ferait-il,
perdu, ici à Marseille à des milliers de kilomètres de sa terre
natale ? Des vacances ? On lui demande si ses affirmations
sont vraies, si il est bel et bien mineur ? En dépit de son acte
de naissance...Roméo attend, confiant. On lui a tant dit que
la France protégeait les mineurs comme lui...
Il vit donc dans un hôtel, au bas des escaliers de la gare Saint
Charles, sans suivi, sans scolarité, sans rien. Il attend, dormir,
manger, c’est tout, il attend la décision du juge. Rien ne
bouge.
Un mois plus tard, il reçoit un courrier, un mardi : Majeur,
Roméo est majeur. Il doit quitter l’hôtel des le lendemain.
Ainsi, l’ASE ose sciemment le remettre à la rue, à la merci du
vent et du froid, l’hiver arrivant. Il pourrait mourir ! De faim
ou de froid. Il pourrait mourir dans une des innombrables
rixes qui agitent la ville la nuit. Il pourrait mourir. Il n’a pas
16 ans... Tout cela l’ASE s’en moque, qu’il reste à la rue !
4Peut-être, je ne sais pas, peut-être que certains seraient
satisfaits, débarrassés : il y en a tant, des Roméo...alors, un
de plus, un de moins...
Nous recueillons donc de nouveau Roméo, on le protège, le
nourri. On essaye tant bien que mal de le rassurer,
l’encourager, lui dire de tenir bon, d’être patient. Ne pas
basculer dans la délinquance. C’est si facile autour des
escaliers de la gare Saint Charles...
Et puis quinze jours plus tard, nouvelle audience : miracle !
Un document juste arrivé du Ghana le confirme. Roméo est
mineur, il a désormais 15 ans et 10 mois. Jour de fête. Roméo
est heureux, nous sommes heureux, mais cela ne dure
guère...
Car rien... Roméo a maintenant le droit d’être en France, de
rester en France jusqu’à sa majorité, mais il est encore et
toujours à la rue. Le juge a délivré un OPP, un Ordre de
Placement Provisoire. Roméo doit donc avoir un placement
immédiat dans un foyer. Mais il n’y a pas de place en foyer.
Voilà comment l’état français respecte la loi française.
Voilà comment l’état français respecte les conventions
internationales unanimement signées et adoptées.
Alors je m’interroge. Que vaut une loi non respectée par la
puissance même qui l’a instaurée ?
Et je me dis : que valent toutes les autres lois, à partir du
moment où l’on accepte qu’une loi aussi essentielle que la
protection des mineurs puisse ne pas être respectée ?
5Sans aucun doute Roméo aurait dû bénéficier de ces aides.
Roméo a droit à ces aides. Roméo est bien loin de ses 18 ans.
Aujourd’hui, il a 16 ans moins un jour.
Alors ... je m’adresse à vous tous. Vous les puissants,
femmes et hommes politiques, vous les acteurs du monde,
vous les économistes, vous les adultes, vous les juges, vous
les éducateurs, les professeurs, vous les parents, des mères et
des pères. Qu’avez-vous fait pour Roméo ? Qu’avez-vous fait
pour Roméo, Eric, Adji, Oussama, Kawarank...?
Vous qui avez magnifiquement établi la Déclaration
universelle des droits de l’homme, vous qui avez co-fondé
une puissante économie européenne, vous qui avez remporté
des guerres, vous qui avez vaincu des maladies, vous qui êtes
allés sur la lune, vous qui vous apprêtez à investir des
sommes folles pour les Jeux olympiques de 2024 en France...
Qu’avez-vous fait pour Roméo ?
Demain, il aura 16 ans. Pour tout adolescent, c’est une belle
journée, mais pour Roméo, ce sont peut-être les portes de
l’école qui se fermeront. Car après ces longs mois d’attente,
du 18 mai au 21 décembre 2017, après la rue, l’hôtel,
l’hébergement d’urgence, Roméo aura 16 ans. Et 16 ans, en
France, c’est la fin de l’obligation scolaire. Et l’état français,
peut-être, se sentira libéré de cette contrainte.
Il a 16 ans demain. Il ne demande pas grand chose. Un toit et
le droit d’aller à l’école. La loi, en somme.
Roméo a droit à un hébergement en foyer. Toujours rien.
Roméo avait droit à une scolarité jusqu’à aujourd’hui. Mais
rien.
6Sans doute faudra-t-il se battre, encore et encore. Se battre
pour que la loi soit respectée, se battre pour que les mineurs
soient protégés, se battre pour que tous les enfants, enfin,
aillent à l’école et puissent s’instruire.
Je finirais sur cette phrase, en souhaitant qu’elle vous parle a
tous autant qu’à moi
« Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on
gagne ». Victor Hugo.
Je vous remercie.
7

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