Gilets jaunes : poursuivre le cynisme ou réintroduire les valeurs morales ?

A l’heure où les inégalités n’ont jamais été aussi fortes, le Pouvoir ne semble pas prendre la mesure de l’urgence de justice fiscale et de solidarité. Dans ce contexte, le meilleur moyen de neutraliser la montée des extrêmes est de changer urgemment le braquet. Le satisfecit des classes favorisées ne suffira pas à sauver l’Europe et la démocratie. Davantage de justice et d’égalité s’imposent.

Les forces invisibles de l’union des peuples sont en dangers parce que le capitalisme apporte moins de réponse morale que de frustrations. Lesquelles sous toujours sources de conflits, souvent de raccourcis : on s'en prendra volontiers à l'Europe ou à l'immigration, tandis que la minorité des puissants capitalistes continuera de se nourrir sur le dos de la bête. Décryptage. 

On glose beaucoup sur les gilets jaunes. On s’interroge. On entend une certaine élite se demander s’ils sont vraiment outillés pour comprendre la complexité des enjeux. Leurs revendications sont-elles claires, unitaires et consensuelles ? Sont-ils seulement capables de comprendre l’impact social de la concurrence fiscale et économique internationale ? Au passage, n’auraient-ils pas tendance à perdre le sens du respect des institutions démocratiques ? Et tant qu’à faire, n’auraient-ils pas une fâcheuse tendance à se « plaindre la bouche pleine » d’un système reconnu comme étant parmi les plus redistributifs au monde ?

Nous croyons que non seulement les gilets jaunes ne sont pas de doux rêveurs, devant revenir, selon les vœux du Président, à la « réalité », mais des citoyens au sens noble du terme, parfaitement ancrés dans une réalité finalement révoltante dans laquelle ils assistent, impuissants, à l’augmentation des inégalités.  

Et ce mouvement de contestation souffle plutôt comme un vent frais de démocratie, comme l’expression rassurante d’une pure forme de conscience citoyenne. Une libération de la parole qui prouve que les esprits ne sont pas si serviles ou malléables que l’élite aurait voulu qu’ils fussent. Cette libération est même rassurante tant l’on pensait les esprits individualistes, engoncés et anesthésiés par la recherche effrénée des loisirs et des plaisirs de la consommation. Or, la majorité (vu les sondages) de la population française se révèle, se réveille même, à la réflexion critique. Ne se reconnaissant pas dans le Pouvoir, se sentant flouée, trahie, non représentée, méprisée, oui : la majorité réagit, passivement ou activement, s’approprie l’espace public, et souhaite se déterminer elle-même. Mais pourquoi ces ressentiments contre le pouvoir, pourquoi ce vent puissant se lève-t-il maintenant ?

L’esprit de l’impôt dévoyé ou l’augmentation des inégalités 

Il y a d’abord ces cadeaux accordés aux plus aisés au début du quinquennat actuel qui ont ruiné la légitimité de la politique fiscale, puis, après une période d’étourdissement et de progressive prise de conscience, la crédibilité même du pouvoir. Il ne fait plus de mystère que le Président a placé ses priorités dans l’augmentation de l’enrichissement des puissants. L’usine à gaz qui a suivi, consistant à donner d’une main (baisse des prélèvements sur la taxe d’habitation, certaines cotisations sociales salariales, l’impôt sur la fortune) et reprendre de l’autre (baisse des allocations logements, augmentation de la contribution sociale généralisée (CSG) et les taxes sur les carburants) n’a trompé personne.

Dit autrement, les contribuables notent une chose, certains payent pour d’autres, ici quelques milliers de foyers les plus aisés économisent cinq milliards d’euros d’impôts par an qui passent ainsi entre les mailles du filet. Et la grande majorité des contribuables, pas si simple d’esprit, a le sentiment « de se faire avoir », d’autant qu’elle garde à l’esprit les niches fiscales évaluées à 100 milliards d’euros et la fraude à 80 milliards annuels.

Un sentiment d’injustice qui se fonde donc sur de solides bases factuelles. Les gilets jaunes ont compris que de l’argent, il y en avait, mais pas pour eux : les entreprises optimisent leurs bénéfices en allégeant le plus possible leur charge fiscale, en faisant jouer toutes les techniques d’évasion, notamment en se tournant vers les fiscalités attrayantes que proposent certains pays au cœur même de l’Europe (Grande-Bretagne, Suisse, Pays-Bas, Irlande, Luxembourg ou Belgique). Ils ont entendu avec écœurement que les quarante premières capitalisations parisiennes (le CAC 40, soit les quarante plus grandes entreprises françaises) ont distribué 57,1 milliards d’euros de dividendes (la moitié des bénéfices réalisés) à leurs actionnaires, pendant qu’elles exercent dans le même temps des pressions sur les travailleurs pour limiter leurs coûts salariaux et augmenter leurs bénéfices. Ces mêmes entreprises qui bénéficient d’une certain CICE (25 milliards du budget de l’Etat) qui, on l’aura compris, participe moins à créer des emplois qu’à enrichir les actionnaires.

Face à ces constats, la première impulsion du Président au lendemain de son élection a-t-elle été de combattre résolument l’évasion fiscale ou de réduire les niches fiscales ? Au contraire, elle a été de supprimer l’ISF au bénéfice de « ceux qui investissent dans l’économie et donc contribuent à créer de l’emploi ». On aimerait y croire, pourtant la vérité sur cette théorie du ruissellement semble tout à fait différente.

Sur cette question, on évoquera d’abord l’analyse de Frédéric Lordon, chercheur au CNRS, qui rappelle que le monde de la finance se concentre sur des actions déjà émises. Lesquelles ne représentent qu’un volume de 10 milliards d’euros sur les 3 300 milliards qui circulent à la bourse du CAC 40. Quant au montant total de l’investissement des entreprises, avec 260 milliards d’euros, il représente à peine 3%. Autrement dit, seul 0,3 % de la part de l’activité boursière est utile à l’investissement des 3% d’économie réelle. Le reste est « un grand tourniquet spéculatif entre les actionnaires (investisseurs financiers) dont les entreprises ne voient pas la couleur » (qui n’a aucun rapport avec les entreprises et leur investissement réel). Partant de l’idée que la rationalité des grosses fortunes n’est pas éloignée de la logique boursière, F. Lordon en déduit, en toute probabilité, que 97% de l’investissement sera placé en actions déjà existantes, déjà émises, et ayant donc, par définition, consommé leur « effet de financement ».

En seconde observation, il convient de rappeler que la théorie du ruissellement n’est étayée par aucune étude. Elle serait plutôt au contraire démentie par les rapports de l’OCDE[1], et écrit noir sur blanc dans un rapport de 2015 du FMI : "les riches sont plus riches, les bénéfices ne ruissellent pas et la croissance est moindre que si on favorise les pauvres et les classes moyennes".

Dans ce contexte, la théorie du ruissellement est non seulement un mythe, mais représente surtout les causes de cette croissance génératrice d’inégalités, ou pour le dire autrement, le partage toujours plus inégal de la valeur ajoutée car basé justement sur la pression des salaires alors que les actionnaires voient leurs rémunérations en constante augmentation. Spirale infernale, les banquiers et technocrates nous diront ici qu’une diminution des dividendes est difficile à réaliser car elle est susceptible de faire chuter l’action de l’entreprise cotée en bourse, et ainsi par ricochet, d’impacter négativement sa puissance d’investissement. Il est donc urgent de ne rien faire.

A quoi s’ajoute une course à l’évitement de l’impôt qui prive les pouvoirs publics de recettes indispensables pour développer les services sociaux qui contribuent à la réduction des inégalités et de la pauvreté. Nouvelle spirale, on nous expliquera doctement que les marges de manœuvre des politiques seraient considérablement limitées par la pression engendrée par les délocalisations de chaînes de production et par la concurrence des importations en provenance de pays à bas coûts de main-d’œuvre et faible fiscalité. Faut-il pour autant abandonner ces questions ?

Au passage, on nous expliquera que le chômage est lui aussi inéluctable vu la croissance de la productivité. La diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) aboutit à des avancées dans les domaines de l’innovation et de l’invention de nouveaux biens d’équipement, processus de production ayant pour résultats d’accroître la productivité, mais aussi de favoriser le remplacement des travailleurs par des machines dans certains types d’emplois, notamment ceux caractérisés par des tâches répétitives.

Ces trois facteurs (partage inégal de la valeur ajoutée, évitement de l’impôt/optimisation fiscale et productivité accrue par la robotisation) sont considérés comme inquiétants par les institutions d’obédience libérale (OCDE, Banque Mondiale et FMI) qu’on ne pourra soupçonner d’avoir un agenda marxiste : les profits augmentent disent-ils, alors que la croissance est incertaine et que la part des salaires (la rémunération du travail) dans le revenu national des pays de l’OCDE a baissé de 9,3% en moyenne depuis 20 ans. 

Mais allons au-delà : la conséquence de ce capitalisme mondialisé peu réglementé est surtout tranchante en termes sociaux. Le rapport d’Oxfam sur les inégalités dans le monde publié en 2017 indique que les revenus des 10% les plus pauvres ont augmenté de moins de 3 dollars par an, entre 1988 et 2011, tandis que l'augmentation des revenus du 1% le plus riche a été 182 fois supérieure. Un rapport qui indique au passage l’effarante et scandaleuse réalité d’un monde où 24 individus (ils tiennent dans un mini bus) détiennent autant de richesses que la moitié de l’humanité. Une vision tronquée et militante de la réalité ? Dans un rapport publié en novembre 2016, l’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE) ne dit pourtant pas autre chose, pointant le fait que, au cours des sept dernières années, « les inégalités de revenus sont restées à des niveaux historiques » malgré une reprise qui a surtout « dopé les revenus du capital » alors que les créations d’emplois ont d’abord profité « aux ménages les plus aisés ». Ainsi, le coefficient de Gini[2]atteint 0,318 dans l’OCDE en 2013-2014. « Le plus haut chiffre jamais enregistré depuis le milieu des années 1980 », notent les experts de l’institution.

Du besoin d'approfondissement de la démocratie  

Face à cette situation, faut-il continuer de décider de ne rien décider, au motif de réalisme économique ou d’une adaptation nécessaire à l’inéluctable mondialisation ?

Ici la vue longue s’impose, l’impérialisme (volonté de dominer) occidental a aujourd'hui du plomb dans l’aile, il doit composer avec ceux des pays émergents. La part occidentale du grand gâteau mondial diminue au profit des économies émergentes. C’est tout à fait normal. Cette évolution me paraît même positive et plaisante. Positive parce qu’elle permet à des nations et leur peuple de s’émanciper et se développer par elles-mêmes et plaisante parce que, se faisant, elles s’émancipent de l’impérialisme oppressif occidental d’hier où l’on imposait jougs et dictats politiques et économiques sous la croyance, encore récemment affirmée dans l’histoire de l’humanité, d’une race blanche supérieure ayant vocation à civiliser le monde. 

Toutefois, l’augmentation de la concurrence planétarisée induite par la mondialisation, limite le pouvoir de négociation des travailleurs, surtout des travailleurs peu qualifiés (la pression des salaires occidentaux est justifiée par l’attractivité des pays à faible « coût » de main d’œuvre) et par  conséquent la possibilité qu’ils ont de s’approprier leur part de la rente (de leur travail). Dès lors, comment ne pas se sentir solidaire, au moins sur le plan moral, à la détresse, parfois au désespoir d’une frange entière de la population, ici française, qui ne bénéficie aucunement des dividendes de la croissance et de l’augmentation des richesses, mais vit plutôt dans sa chair le sentiment d’exploitation de sa force de travail (la rente produite sert l’actionnaire), la pauvreté, la précarité, le déclassement, et l’inégalité face à l’impôt et l’enrichissement des nantis. Non, les gilets jaunes ne sont pas allergiques à la solidarité nationale (ce que d’aucuns qualifieront d’assistanat), ils deviennent allergiques à l’inégalité outrancière. Rien de plus et c’est bien légitime. 

L’hétéronomie, comme disait Emmanuel Kant, ou la soumission intéressée, doit prendre fin. Le climat n’est pas plus insurrectionnel, qu’il est un combat légitime d’une frange majoritaire de la population, laquelle a le sentiment, bien légitime vu les données, de se faire avoir par une petite élite qui sert ses intérêts ou ceux des puissants. « N’est pas cadre ou élite qui veut ! » : on entend ici la certitude des classes dirigeantes de ne devoir leur position qu’à leurs propres mérites face au pauvre présumé n’avoir jamais suffisamment essayé de s’émanciper de sa condition. 

La morale doit reprendre le dessus sur un libéralisme déréglementé qui apporte trop de frustrations et empêche les populations de s’unir et de « communier ». Sous ce prisme, lutter contre les inégalités et développer la cohésion sociale n’est pas seulement nécessaire pour sauver les démocraties, voire même l’économie de marché, ces combats sont indispensables pour contrer la montée des extrêmes, le rejet de l’autre (des étrangers, de l’inconnu), des replis identitaires et du marquage des frontières qui détruisent les sociétés et interdissent que l’on puisse tout simplement se parler entre citoyens de différents bords. C’est d’ailleurs là l’ironie du sort : si le Président ne s’intéresse pas, en profondeur, à la question de l’augmentation des inégalités et des puissantes frustrations qui en découlent, il ne fera qu’alimenter les maux qu’il prétend vouloir guérir, montée des « populismes », des extrêmes, rejet de l’Europe, etc. 

Nous le disions, une société a besoin de communier, c’est à dire de partager sans diviser autour d’un certain nombre de valeurs communes qui créaient de la cohésion, de l’unité, de l’identité (qui sera toujours plurielle), autour de la patrie, la justice, la liberté, la solidarité. Or la marque d’une époque basée sur l’augmentation des inégalités ne peut en aucun cas constituer un horizon politique, encore moins un sens de l’histoire, ni par conséquent les bases d’une communion, seule à même de recoudre le tissu social.

Il faut donc urgemment sortir du déni et lutter avec la dernière énergie contre l’effritement de la cohésion sociale, et mettre un coup d’arrêt aux cadeaux fiscaux qui n’ont pas besoin d’évaluation pour connaître leur absence d’efficacité et de pertinence. Il faut sortir de ce satisfecit du capitalisme mondialisé qui permettrait la paix puisque désormais les nations coopèrent pour commercer. On aime à souligner les bienfaits de la croissance économique qui permettent - entre autres - d’augmenter la fiscalité et donc les services publics y compris de base et augmenter ainsi la qualité et les conditions de vie des populations[3]. Mais ceci ne fait pas tout. Ce confort intellectuel est aussi une paresseuse menace : mondialisation inéluctable oblige, on s’interdit les remises en question et on décide de ne rien décider. Tout va bien, circulez ! Tout trublion mentionnant la prééminence des marchés financiers ou du capitalisme sur les sociétés se fera tantôt taxer d’altermondialiste sectaire, de communiste refoulé ou contrarié, de doux et forcément fou rêveur. Parfois, il se fera élire président et aura la décence de ne pas se représenter, « mon ennemi c’est la finance », disait-il. Laquelle s’est avérée incommensurablement plus forte que lui. Doux rêveur, doux hypocrite, doux opportuniste ? Qu’importe, au suivant !

Et pendant qu’en haut lieu, l’on se satisfait ou se résigne, c’est selon, l’élastique des inégalités, tendu à l’extrême, menace de rompre. Le Président lui-même l’a reconnu : « l’effort qui leur a été demandé était trop important et n’était pas juste ». Mais tout en reconnaissant l’injustice de sa politique, il refuse de changer le braquet. On ne s’étonnera pas d’une certaine violence devant la surdité du Gouvernement qui prétend d’un côté avoir « entendu » le mouvement des gilets jaunes et de l’autre vouloir aller « encore plus loin dans le changement » et se montrer « encore plus radical dans les méthodes et les manières de faire ». Aurait-il entendu que sa politique allait dans le bon sens et qu’il fallait la renforcer ?

Nous sommes tous d’accord sur le papier, c’est moins de violence qu’il faudrait que d’un conflit civilisé, c’est-à-dire démocratique. Idéalement, la voix des gilets jaunes aurait pu se faire entendre dans les enceintes démocratiques à commencer par le Parlement, où les antagonismes sont censés être réglés par un débat dont sort une option majoritaire considérée comme la représentation du bien commun. Mais comment organiser un débat représentatif de l’arithmétique démocratique, quand un parti majoritaire représentant seulement 19% du corps électoral[4]occupe 55% de l’Assemblée nationale ? Dans le contexte actuel, l’introduction d’une dose de proportionnelle devient nécessaire.

Qu’Emmanuel Macron, le premier, son Gouvernement ensuite, largement relayé par les médias publics mainstream, viennent nous rabâcher que le pouvoir ne fait qu’exécuter un programme conforme à ce pour quoi il a été élu démocratiquement, est une réponse institutionnelle un peu facile qui souffre de partialité autant que de mauvaise foi, voire d’amnésie notamment du contexte du second tour. La majorité des Français n’a jamais largement plébiscité le programme du pouvoir. Un Français sur cinq peut être. Devrait-on s’étonner là encore que les Français ne se reconnaissent pas dans un scrutin non proportionnel qui, par essence, rend le débat contradictoire et l’option majoritaire qui en découle, finalement bien peu démocratique ? 19% ne représentent pas la majorité n’en déplaise à la « Majorité » qui, lâche, contre-attaque le mouvement des gilets jaunes au prétexte qu’il remettrait en question les institutions de la démocratie représentative.

C'est un peu trop simple encore une fois. Les gilets jaunes expriment le sentiment d’une « société politique » déconnectée des réalités du « petit » peuple, lequel exprime un franc ras-le-bol vis-à-vis des promesses du pouvoir semblant jamais tenues (nous allons baisser le chômage, augmenter le pouvoir d’achat et tout le monde sera content), et à leur place, ce qui apparaît comme une succession de mesurettes dont on finit par croire qu’elles ne sont faites que pour détourner l’attention des principaux problèmes. Une fois votées nous sommes censés ne rien contrôler pendant 5 années. Et pendant 5 ans, depuis des décennies, on assiste à des politiques de chirurgies esthétiques, qui, en ne luttant pas contre l’augmentation des inégalités, trahissent l’esprit démocratique. Ainsi, dans ce besoin de communion qu'ils ont chevillé au corps, les gilets jaunes expriment simplement une autre revendication forte de justice, cette fois, politique ou pour le dire autrement, d'approfondissement de la démocratie. L'idée du référendum d'initiative citoyen (RIC) n'est que ça : l’expression d’une volonté de plus de partage du pouvoir au sein de la société, pour décider collectivement entre citoyens d’un avenir forcément commun. Avec l'introduction du RIC et une augmentation de la proportionnelle, on ne pourra plus dire si facilement que la République est dirigée pour et par des riches au service des riches. Les réponses apportées à la complexité de la mondialisation et au caractère prétendument inéluctable du capitalisme déréglementé relèveront, pour le meilleure et pour le pire, de la majorité. Et le ressentiment contre l’élite politique diminuera au moins d’un cran si elle n’est pas totalement neutralisée.

Oui, une société respectueuse des droits de l’homme est supérieure à une société esclavagiste ou tyrannique. Oui, une société au développement inclusif est supérieure à une société inégalitaire prompte à lever les citoyens les uns contre les autres, sans morale, cynique, où le nihilisme et la sophistique des puissants font loi uniquement pour défendre leurs intérêts. L’hypocrisie suffit. Qui ne souhaite que les humains soient dignes, debout, intègres ? N’est-il pas temps de tourner le dos à ce système économique qui ne semble, dans sa téléologie (telos, la fin, le but), ne profiter indécemment qu’à ce petit pourcentage d’hyper-riches qui se servent dans l’assiette des travailleurs en les empêchant de s’approprier leur part de rente (du travail) au profit des actionnaires (tout en les traitants à l’occasion d’émeutiers irresponsables) ? N’est-il pas temps de sentir le vent tourner, d’écouter même les institutions les plus libérales (FMI, OCDE) pour s'orienter, à contre-courant du macronisme, vers un modèle de croissance inclusive, prônant la création d’emplois de bonne qualité et bien payés, mettant l’accent sur la formation, l’éducation, et les politiques de redistribution des revenus au service de la majorité et non de la minorité puissante ? Et par là, de revenir un peu à ce qui a fait, un temps, la beauté des Lumières : sortir effectivement de la soumission (hier à l’église et au roi, aujourd’hui au capitalisme déréglementé), désacraliser la consommation, affirmer la tolérance, poursuivre la réflexion politique et le progrès de l’esprit critique, sortir de la dictature de la « réalité » des marchés, contester les privilèges des actionnaires. 

Le modèle social et économique d’une croissance inclusive n’est pas révolutionnaire, il ne fait pas table rase du système, il consiste simplement à corriger les excès et surtout combattre les dangers de l’accroissement des inégalités. Il s’agit de stopper cette tendance, de la réduire, par davantage de réglementation. Davantage de justice fiscale et un approfondissement d'une démocratie plus participative, j’en suis convaincu, suffiraient à apaiser le ressentiment légitime de la majorité. En terme de fiscalité, il s'agit de réintroduire l’esprit de l’article 13 de la Déclaration des Droits de l’Homme qui consacre la nécessité et la justice de l’impôt par une « contribution commune indispensable également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés ». Le consentement à l’impôt est à ce prix : que chacun y contribue en proportion équitable de ses facultés. Or la concurrence fiscale internationale (y compris entre pays européens eux-mêmes), l’optimisation pour ne pas évoquer l’évasion, sont les causes premières des ressentiments d’injustice et d’inégalité. En second lieu, le RIC devrait être adopté, parce qu'en effet, le peuple français se révèle citoyens avisés et qu'il est temps, vu les tensions sociales, d'ouvrir le processus décisionnel de manière à s'assurer que l’opinion majoritaire soit bien celle qui fonde les décisions.

Si l’offre politique modérée demeure sourde et n'adresse pas, en pronfondeur, la double question des inégalités et du modèle démocratique, il est effectivement à craindre que les frustrations ne fassent le terreau des extrêmes et des conflits violents et n'accélèrent ainsi la lente mais bien réelle fragmentation sociale à laquelle on assiste à l’échelle planétaire. 

 

 

 

[1]Le point sur les inégalités de revenu : les inégalités restent élevées dans un contexte de reprise modérés, novembre 2016, et Perspectives de l’emploi de l’OCDE 2012 : chapitre 3 : Partage de la valeur ajoutée entre travail et capital : comment expliquer la diminution de la part du travail

[2]Indicateur type des inégalités – égal à zéro quand tout le monde dispose du même revenu, à 1 lorsqu’une seule personne concentre tous les revenus.  

[3]L’indice de développement humain/IDH est en effet partout en constante progression. Cet indice était de 0,694 en 2012, contre 0,56 en 1980 preuve que l’éducation, la santé l’accès aux biens fondamentaux ont progressé.

[4]Au premier tour Emmanuel Macron reçoit l’onction de 8,8 millions d’électeurs sur les 47,5 millions.

 

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