En avant vers le passé !

Jadis, notre société était divisée en trois ordres : noblesse, clergé et tiers-état. La noblesse avait ses privilèges et n’était pas soumise au droit commun. Le clergé détenait la « Vérité » et traquait les hérétiques, tout en engrangeant la dîme. Le tiers-état n’avait aucun droit, juste celui de produire les richesses au profit des deux autres ordres. Pourtant, il représentait 98% de la population…

Tout le monde, du moins j’espère, a en mémoire le début du célèbre pamphlet de l’abbé Sieyès en janvier 1789, publié juste avant la réunion des états généraux : Qu’est-ce que le tiers-état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? A y devenir quelque chose.

La France redécouvrait la démocratie et voulait donner la parole au peuple. Cela ne fût pas un long fleuve tranquille. Il y eut d’abord les excès de la Terreur, puis le Premier Empire, puis la Restauration, puis le Second Empire, etc… Passons.

Qu’en est-il de nos jours, 226 ans après les phrases de Sieyès ?

Notre société s’est de nouveau partagée en trois ordres : monde politique, monde de la finance et tiers-état. Peu ou prou, rien n’a changé, tout est redevenu comme avant. Notre « démocratie » n’est qu’une vaste hypocrisie. Examinons cette nouvelle division plus en détail pour bien s’assurer qu’elle reprend très exactement celle de l’Ancien Régime.

Les hommes/femmes politiques sont les nouveaux nobles. Comme eux, ils ont leurs privilèges et ne sont pas soumis au droit commun. On parle de « fief électoral », les investitures ressemblent étrangement à des adoubements, le Président/Monarque habite dans un palais, le Premier Ministre dans un hôtel particulier, tout comme les présidents des deux chambres, le tout entretenu à grands frais par l’argent des impôts. En cette période de canicule, le député écologiste François de Rugy a demandé de baisser la climatisation de l’Assemblée Nationale – qui, soit dit en passant, coûte plus de 900.000 euro par an – quitte à tomber la veste dans l’hémicycle. Fin de non-recevoir de la part de Bartolone ; un député ne saurait siéger autrement qu’en costume-cravate en signe de « respect ». Respect de qui ou de quoi ? Où est la différence avec le courtisan qui ne se serait jamais permis de paraître à Versailles sans perruque et poudre sur la face ? L’habit ferait donc le député respectueux, même si, en perçant cet habit, on verrait sortir le pus du cumul des mandats, des conflits d’intérêts, de la fraude, de la corruption.

Le monde de la finance est le nouveau clergé. Comme lui, il ne produit rien, ce qui ne veut pas dire qu’il ne travaille pas. Comme lui, il détient la « Vérité » ; une vérité économique, et traque les dangereux hérétiques qui voudraient s’éloigner de l’orthodoxie libérale. Et il tient cette ligne pour une nécessité quasi-divine, à l’instar des prélats de naguère qui expliquaient – sans rire – à la population tentée par une plus juste répartition des richesses, que la séparation des ordres avait été voulue par Dieu. Comme le clergé, ce monde de la finance entretient des relations incestueuses avec le monde politique ; certains passant de l’un à l’autre au gré des circonstances. Les gouvernants doivent recevoir l’onction de ces nouveaux clercs, sinon ils risquent l’excommunication, l’interdit, l’affront public d’un abaissement de la note du pays.

Le tiers-état a toujours la même fonction, et est toujours exclus. Là, d’aucuns vont sursauter et me rétorquer que le peuple vote, que c’est le peuple souverain qui élit, par exemple, le Président-Monarque tous les cinq ans. Illusion. D’abord, l’offre est très réduite, même au premier tour. Si l’on prend les élections de 2012, le PS ne présentait qu’un seul candidat, l’UMP aussi, et de nombreux sympathisants de ces formations en auraient souhaité un autre. Ensuite, il y a le second tour, classique – hormis l’accident de 2002 – avec un duel droite/gauche. Mais c’est devenu aussi une illusion, car cela n’a plus aucun sens. Valls et Macron auraient été tout aussi à l’aise dans un gouvernement sarkozyste, tout comme Juppé et Fillon se sentiraient comme chez eux dans l’actuel gouvernement. Pour les élections législatives ou municipales, c’est très exactement la même chose, même si, ça et là, on trouvera toujours quelques dissidents. Ainsi, l’investiture UMP, devenue LR maintenant, à la mairie du VIIième arrondissement de Paris vaut élection. Autrement dit, ce n’est pas le peuple qui a choisi Dati, plutôt que le sortant Dumont, comme maire en 2008, c’est l’appareil politique de l’UMP.

Bref, on nous demande de voter, mais le vote est pipé bien avant l’élection. A mon avis, cela explique les records actuels d’abstention. Pourquoi irai-je voter alors que je ne veux aucun des candidats présentés ? Pour exercer mon droit, pour faire vivre la démocratie ? Mais où se trouve mon droit, là-dedans, et quelle est donc cette pseudo-démocratie où les choix nous sont imposés à l’insu de notre plein gré ?

Dans le film parodique The Dictator, sorti en 2012, on trouve ce plaidoyer vibrant :

Pourquoi vous êtes tous autant anti-dictature ? Imaginez l’Amérique sous un tel régime. Vous pouvez laisser 1% de la population posséder toutes les richesses nationales, rendre plus riches vos amis déjà riches au moyen de niches fiscales et remettre leurs banques à flots en cas de problèmes. Vous pouvez ignorer les attentes des pauvres en matière de soins ou d’éducation. Vos médias sont libres en apparence mais secrètement contrôlés par une personne et sa famille. Vous surveillez tout le monde, vous torturez vos prisonniers, truquez les votes aux élections et faites la guerre pour de fausses raisons. Vous pouvez remplir vos prisons avec un groupe ethnique sans que personne ne s’en plaigne. Vous pouvez utiliser vos médias pour terroriser le peuple et lui imposer des politiques qui sont contraires à ses intérêts. Je sais que c’est difficile pour vous, américains, d’imaginer cela, mais, s’il vous plait, essayez.

Bien évidemment, on reconnaît là une critique acerbe de l’Amérique et, au-delà, de tous les pays occidentaux ; ceux-là même qui sont les chantres de la démocratie qui n’est devenue qu’une simple façade, une coquille vide de sens.

Comment redonner du sens à nos pratiques dévoyées ? En revenant simplement à la raison d’être de nos élus, et en premier lieu, pour nous, au Président de la République ; celui de représentant du peuple. Certes, il a été élu – souvent pas défaut – et avec un « programme » qu’il est censé mettre en œuvre. Mais, il y a, là aussi, tromperie. D’abord, rien ne l’y oblige ; on ne le sait que trop. Ensuite, c’est un package, un tout ou rien. En votant pour Machin, on considère que l’on approuve 100% du programme de Machin. C’est ridicule, n’est-ce pas ? Oui, mais pas pour notre personnel politique. Le plus bel exemple est sans doute celui de la réforme des retraites mise en place par le gouvernement Raffarin en 2003. Devant les manifestations d’hostilités, j’ai entendu, au JT, notre joyeux drille de la France d’en bas expliquer très sérieusement que cette réforme figurait dans le programme du candidat Chirac, et que, celui-ci ayant été élu avec 80% des voix, elle était donc voulue par 80% des français !

Mais comment peut-on imaginer un instant que l’électeur, quand il a glissé le bulletin Chirac dans l’urne, marquait son approbation à l’allongement de la durée du travail ? Comment peut-on dévoyer ainsi le résultat d’une élection ? Et je ne parle même pas des imprévus ; la seconde guerre en Irak, par exemple. Rien ne s’y rapportait dans le programme que nous étions censés avoir approuvé. La population française était clairement contre, et il s’est trouvé, peut-être pas pour les mêmes raisons, que Chirac aussi. Mais ce ne fût pas la même chose pour les britanniques, tout aussi massivement contre, mais dont l’avis a été tenu pour quantité négligeable par Blair. Lui non plus n’avait rien dit de cela dans son programme, et il n’a pas envisagé de consulter le peuple. Et pourtant, quel acte est-il plus important pour une nation que de se retrouver en guerre ?

Vous voyez sans doute où je veux en venir, et c’est la raison pour laquelle j’écris ce billet aujourd’hui. Car aujourd’hui est un grand jour. Pour la première fois depuis longtemps, un dirigeant élu depuis peu, consulte le peuple. Cela se passe en Grèce et c’est, quelque soit le résultat du scrutin, une révolution de la pratique dite démocratique et qui n’est qu’une dictature, au sens romain du mot. Les réactions négatives de tous les gouvernants et des élites bruxelloises sont d’ailleurs très instructives. Tous ces gens-là ont acté, depuis longtemps, qu’une fois élu, on faisait ce que l’on voulait, en bon dictateur ayant les pleins pouvoirs, et que consulter le peuple par referendum, sur une question précise, était une pratique démagogique, voire populiste. Sarkozy est allé jusqu’à traiter Tsipras d’irresponsable, l’accusant de se défausser de décider. Mais Tsipras n’a pas à décider ! C’est le peuple qui décide ! Enfin, qui devrait… pour éviter d’aller de l’avant vers le passé.

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