La France a peur !

Au nom de la guerre et du salut public, une politique de répression a été instaurée par le gouvernement, sous la pression d’événements menaçant la sûreté de l’État. Dès sa mise à l’ordre du jour, les libertés commencèrent à s'amenuiser, tandis qu'une politique de lutte contre les dangers intérieurs et extérieurs menaçants la République avait été décrétée et aussitôt mise en application : d’abord la loi contre les étrangers, puis l'importante loi des suspects.

          Politique fiction ou morceau d’histoire ? Nous y reviendrons, mais force est de constater que, lorsqu’on entend certains membres de notre personnel politique, on peut se demander si ce n’est pas l’avenir qui nous attend. Gageons que ceux-ci sauront raison garder, et ne nous ramèneront pas en… 1793-1794 !

          Eh oui ! Ce texte est une (très) légère adaptation de ce que l’on peut lire, en autre chose, à l’article Terreur sur Wikipédia, sauf que, ô ironie, c’est là l’origine des mots « terroristes » et « terrorisme ». A cette époque trouble, les terroristes étaient les partisans de la Terreur, donc du gouvernement en place, et le terrorisme la forme de gouvernance ; prendre des mesures d’exception, utiliser la violence, maintenir la population dans un état d’insécurité au nom d’un « intérêt supérieur ».

          Les mots ayant un sens, du moins pour moi, mais ce n’est peut-être qu’une déformation liée à mon métier de professeur de mathématiques, on s’aperçoit aisément, et malheureusement, que le terrorisme est bien, dans une large mesure, entré de façon pernicieuse dans nos mentalités. Cela va au-delà de l’attentat, du carnage, de la bombe. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser ces faits inqualifiables, mais ce n’est, en quelque sorte, que la partie émergée de l’iceberg.

          Cela fait déjà un certain temps que je souhaitais écrire un billet sur ce sujet, mais je ne voulais pas le faire « à chaud » après les terribles évènements que nous avons connus pendant l’été. J’avoue aussi – un comble pour le mécréant que je suis – que la déclaration du pape François de début août ; je cite : « Le terrorisme est partout. Pensez au terrorisme tribal dans certains pays africains. Le terrorisme est aussi… je ne sais pas si je peux le dire car c'est un peu dangereux, mais le terrorisme grandit lorsqu'il n'y a pas d'autre option. Et au centre de l'économie mondiale, il y a le Dieu argent, et non la personne, l'homme et la femme, voilà le premier terrorisme. Il a chassé la merveille de la création, l'homme et la femme, et il a mis là l'argent. Ceci est un terrorisme de base, contre toute l'humanité. Nous devons y réfléchir » forçait mon admiration.

          Reprenons. Entre ces deux options : être pulvérisé par la bombe d’un kamikaze de banlieue ou se retrouver au chômage, que craint le plus l’employé lambda français ? La première insécurité n’est-elle pas économique ? Une personne qui approche des 55 ans pense-t-il à surveiller si son voisin de pallier, un barbu dénommé Mahmoud, ne projette pas de lui trancher la gorge ou bien pense-t-il plutôt à l’âge de la retraite, qui s’éloigne régulièrement, et à la maigre pension qu’on ne peut même pas lui garantir ?

          Alors, pour reprendre un citation célèbre d’un présentateur de JT, oui, la France a peur, mais pas de cette peur dont BFM-TV nous abreuve, de cette peur que nos politiques mettent en exergue pour masquer leurs échecs et leurs insuffisances, pas de cette peur qu’agite le Front de la Marine sur la disparition de nos racines chrétiennes, devenues depuis peu judéo-chrétiennes pour bien montrer qu’il n’est plus antisémite ; du moins après ravalement de la façade et mise à la cave des encombrants.

          Mais qu’importe ! On n’hésite pas à débattre pendant quatre mois de la question de déchéance de la nationalité, et, aujourd’hui, l’affaire du burkini, malgré l’arrêt du Conseil d’État, n’est toujours pas terminée. Quant à la guerre contre le terrorisme, on nous annonce déjà qu’elle va durer des années. Pourquoi pas des siècles, pendant qu’on y est !

          Pendant ce temps, personne ne semble s’inquiéter des sonnettes d’alarmes que tirent les économistes sur la nouvelle bulle créée par les obligations à taux négatifs, sur la folie des marchés financiers, sur l’irresponsabilité des banques centrales, sur les ravages causés par le Dieu argent, pour reprendre les mots du pape. Gouverner, n’est-ce pas prévoir ? Non, visiblement, gouverner est devenu aujourd’hui autre chose, quelque chose d’inavouable ; avoir le pouvoir et s’en servir pour ses propres intérêts, pour ceux de sa famille et de ses amis. Quelque chose que l’on veut garder, et même reprendre, hein Nicolas ? quand un autre a osé vous piquer votre jouet préféré.

          Je ne peux cependant pas ignorer la menace, bien réelle, des attentats commis par ceux qui se réclament de cette monstruosité qu’est ISIS, une organisation qui revendique, ouvertement elle, son terrorisme. Il me semble bien évident que l’on ne pourra pas régler le problème militairement, compte tenu du caractère protéiforme de cette organisation, pseudo-état d’un côté, à vocation internationaliste d’un autre. Et quand bien même on lui porterait un coup fatal, comme on le fit pour Al-Qaïda, une autre organisation prendrait la relève. Ainsi, il faudra bien envisager une solution politique ou diplomatique. D’aucuns vont immédiatement froncer les sourcils au nom de la sacro-sainte Loi « On ne négocie pas avec les terroristes ». Vu que tous les états le sont, seule la façon d’agir étant différente, cela voudrait dire que l’on ne négocie avec personne ; bienvenue dans la guerre perpétuelle ! Merci à ceux-là de me rappeler comment le conflit nord-irlandais s’est terminé…

          Oui, je sais, pour négocier, il faut être deux, et c’est souvent le problème dans ces régions du Monde que sont le Proche et le Moyen Orient, mais il faut aussi une base de négociation ; autrement dit savoir ce que chacun veut. Que veut donc ISIS ? Il y a des réponses simplistes comme « conquérir le Monde » ou « instaurer la charia en France » et je ne sais quelle autre chose fadaise. Non, ISIS veut créer un état islamique en Syrie et Irak - il en tire son nom, d’ailleurs - et restaurer le Califat.

          Ces exigences sont-elles déraisonnables ? A titre personnel, je ne suis pas pour la création d’un état gouverné par la religion, quelle que soit cette religion, mais, après tout, la communauté internationale s’accommode déjà de l’existence de l’Arabie Saoudite, état islamique s’il en est, et de l’Iran avec sa République des ayatollahs. Redessiner les frontières dans la région ? Il serait temps de réparer les errements de l’accord Sykes-Picot ! Je crois, d’ailleurs, que l’on devrait aussi se pencher sur le même problème en Afrique où les conflits ethniques sont nombreux, et issus du même genre de création de pays ex nihilo au moment de la décolonisation. Restaurer le Califat ? Cela peut paraître anachronique de prime abord, mais si les musulmans retrouvaient un commandeur des croyants, bref une autorité religieuse reconnue et écoutée, une sorte de pape, la situation serait-elle vraiment pire que celle d’aujourd’hui ? Avec un triste sire autoproclamé comme Al-Baghdadi, sûrement, mais tous les dignitaires musulmans ne soutiennent pas ce forcené, loin de là !

          Bref, si les méthodes d’ISIS sont criminelles et inacceptables, il serait mal avisé de ne prendre en compte que ses effets, malgré leur traumatisme, et non ses causes, tout comme il serait mal avisé de galvauder le mot « terrorisme » en oubliant son sens premier, et par là-même, d’oublier que l’on vit dans un Monde de terrorisme permanent, d’autant plus insidieux qu’il en est devenu indétectable pour beaucoup.

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