Orthographe et identité

Une nouvelle bataille semble s’engager sur l’orthographe. La réforme de 1990 devrait – je reste prudent – entrer en vigueur dans les manuels lors de la prochaine rentrée scolaire.

 Comme toujours, quand il s’agit de toucher à notre langue, les charges sont parfois virulentes. Ainsi, j’ai pu lire :

 « La position de l’Académie n’a jamais varié sur ce point : une opposition à toute réforme de l’orthographe mais un accord conditionnel sur un nombre réduit de simplifications qui ne soient pas imposées par voie autoritaire et qui soient soumises à l’épreuve du temps », souligne Hélène Carrère d’Encausse, qui rappelle que la langue « est une part essentielle de notre identité ».

(http://www.20minutes.fr/societe/1786231-20160214-academie-francaise-oppose-toute-reforme-orthographe).

 

Identité ! Voilà, le mot est lâché. Qui modifie notre chère orthographe s’attaque à notre identité même, avec tout le côté émotionnel que cela comporte, maintenant. Si j’écris « nénufar », je porte atteinte à l’identité du peuple français de souche.

 Ah ? Si, d’aventure, je rencontrais Madame d’Encausse, je me poserais la même question que Thomas Diafoirus : « La Baiserai-je ? ». Hein ? Comment ? Commentaire vulgaire et sexiste ? Que nenni, mes seigneurs ! A-t-on oncques ouï pareille vilenie à mon encontre ? Je parle la langue de Molière, le français le plus pur car point infesté, lui, par toutes ces novelletés que de pauvres jacques utilisent à foison dans leurs pamphlets, et dont la plupart viennent de l’anglois, comme « star », « staff » ou « come-back ».

 Eh oui, Madame d’Encausse, le français est une langue vivante, et si elle l’est, c’est parce qu’elle évolue. Certaines expressions sont devenues inusitées, d’autres sont en vogue. De nouveaux mots entrent dans les dictionnaires tous les ans, et déclenchent, pour certains, des querelles orthographiques. Faut-il écrire « bolos » ou « boloss » ? (voir, par exemple http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2015/05/18/bolos-boloss-ou-bolosse-une-querelle-semantique/).

Et vous, Madame d’Encausse, avez-vous un éminent avis de protectrice de notre identité à nous donner sur ce point ? Moi, je proposerais de mettre deux s, mais un e à la fin, pour faire plus joli. Je me marre, comme disait Coluche.

 Revenons au nénuphar/nénufar. La graphie actuelle date de… 1935, suite à une erreur d’enregistrement dans le dictionnaire de l’Académie Française ! Une personne a pensé à tort que le mot était d’origine grecque, et hop, le f qui était utilisé jusque-là devient ph. Je dis bien « devient », car avant 1935, le mot s’écrivait « nénufar », évidemment. Sachant d’ailleurs qu’il est d’origine arabo-persane, on se demande bien en quoi notre identité française souffrirait de corriger une erreur d’étymologie.

 

 Ceci étant dit, remontons plus loin en arrière. Tous ceux qui ont eu l’occasion, un jour, de lire un texte en français médiéval ont sans doute eu la grande surprise… de ne pas comprendre grand-chose ! Pour illustrer cette situation, voilà un extrait du prologue des célèbre Lais de Marie de France. Je précise, pour ceux qui ne le savent pas, que « lai » ne signifie pas « moche » sans d à la fin, mais désigne une forme de poésie médiévale devenue obsolète… enfin qui n’est plus de notre temps, c’est plus simple à comprendre.

 « Custume fu as ancïens,

Ceo tesmoine Precïens,

Es livres ke jadis feseient

Assez oscurement diseient

Pur ceus ki a venir esteient

E ki apprendre les deveient,

K'i peüssent gloser la lettre

E de lur sen le surplus mettre. »

 Mon correcteur orthographique en rougit de honte ! Mais qu’avons-nous donc fait de notre belle identité française ? Quels sont les ignobles sagouins qui ont dénaturé à ce point notre belle langue du XIIième siècle ? Diantre et fichtre-cul ! Il faut les pendre pressement pour félonie.

Le plus drôle est sans doute le « ki » au lieu de « qui » quand on sait que nombre de jeunes l’utilisent de nos jours en mode SMS, et parfois aussi sur leurs copies. De là à conclure qu’ils écrivent le « vrai » français de souche, celui de Marie de France, alors que vous vous exprimez dans une langue abâtardie, il n’y a qu’un pas… que je ne franchirai pas.

 Nos académiciens devraient avoir en mémoire notre patrimoine littéraire, et l’origine même du français ; à savoir le latin… et non le grec. Certes, le latin a lui-même fait des emprunts au grec, par exemple avec le mot « philosophia ». Mais, en espagnol, cela a donné « filosofía » et, en italien, « filosofia ». Ces deux langues étant, tout comme le français, d’origine latine, on peut se demander pourquoi nos voisins transalpins et ibères ne sont pas morts de honte depuis longtemps pour avoir oser trahir l’étymologie au profit de la phonétique !

 Pour des mots modernes, genre « photographie », ici encore avec double ph pour faire bien, c’est encore pire. Ce mot a été, au sens littéral, inventé de toutes pièces par Herschel, et celui-ci était anglois… pardon anglais ! Les espagnols n’ont pas suivi cette référence au grec, ici totalement dénuée de tout fondement, et écrivent « fotografía », et ils ne s’en portent pas plus mal.

 

 Le propre des tenants d’une supposée « identité » (nationale ou linguistique) est de ne jamais préciser la date d’origine, celle à partir de laquelle tout doit être figé et donc à partir de laquelle tout changement deviendrait une atteinte intolérable à cette identité. On les comprend vu que cela les mènerait droit vers leurs contradictions.

 Pour la langue française, on pourrait tout aussi bien retenir la date de 842, où le Serment de Strasbourg entre Charles le Chauve et Louis le Germanique a été rédigé en roman, et non pas en latin, ou 1539 quand François Ier a décidé, par l’ordonnance de Villers-Cotterêts, que le français deviendrait la langue des actes officiels. Enfin, quand j’écris « français », il faut traduire par « français de l’époque », bien entendu, car ce n’est déjà plus le même que celui employé par Marie de France, mais pas encore le « vrai français » au sens de Madame d’Encausse. Mais jugez-en par vous-mêmes avec cet extrait :

 « Que les arretz soient clers et entendibles Et afin qu'il n'y ayt cause de doubter sur l'intelligence desdictz arretz. Nous voulons et ordonnons qu'ilz soient faictz et escriptz si clerement qu'il n'y ayt ne puisse avoir aulcune ambiguite ou incertitude, ne lieu a en demander interpretacion.»

 Clers et entendibles ? Faitcz et escriptz ? C’est quoi ce charabia ? C’est un sans-cerveau à capuche du 9-3 qui a écrit ça ? Non, non. C’est encore du français de souche, chère Madame !  Je me marre de nouveau.

 L’Académie Française ayant été créée en 1635 pour mettre de l’ordre dans notre langue, on devrait donc, logiquement, prendre 1694 comme origine du « vrai » français, car c’est l’année où elle a – enfin – publié son premier dictionnaire.

Mouais. Sauf qu’en fouinant sur le web, je suis tombé sur une ordonnance royale de 1741, soit 47 ans après la sortie de ce fameux dictionnaire. Cette ordonnance s’intitule « Déclaration du Roy », et débute par :

 « Louis, par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre : A tous ceux qui ces présentes Lettres verront, Salut. »

 Question style et orthographe (voir ce qui est en gras), quelle misère ! L’avait engagé des cancres, à la chancellerie, le Loulou ? Ou alors les prédécesseurs de Madame d’Encausse ne savaient pas écrire en français ?

 

Allons. Après avoir largement habillé pour l’hiver les tenants d’une sacro-sainte orthographe figée et dont la moindre modification serait un crime de lèse-identité, j’aimerai élargir un peu le sujet sur la fonction de la langue. A quoi sert-elle ? Sa fonction principale est de communiquer ; donc de comprendre l’autre et d’en être compris. Accessoirement, mais loin de moi l’idée de trouver cela négligeable, de produire des œuvres littéraires où la beauté du style peut, parfois, l’emporter sur le sens.

Autrement dit, il y aurait d’abord un emploi courant, vulgaire au sens moyenâgeux du terme, où je pourrais dire « Toi vouloir manger ? », totalement compréhensible, mais qui pique les yeux et résonne affreusement à nos oreilles, puis un emploi de plus haute tenue où je dirais, par exemple « Ressentez-vous le besoin de vous sustenter ? » que je trouve joliment troussé, même si certains la trouveront peut-être incompréhensible.

 L’histoire de notre langue est tout entière contenue dans ce double usage… sauf quand des règles strictes sont venues mettre fin aux modifications qui avaient, petit à petit, transformé le latin le plus pur, en latin populaire, puis en roman, puis en vieux françois. Interdiction d’écrire comme on le veut sous peine d’être marqué par le sceau de l’infamie de la faute d’orthographe ou de grammaire.

Tout en étant moi-même sujet à ces fautes (cf. *), je suis – un peu – choqué quand je reçois un courriel avec un « Je pace de bonnes vacance et je t’ambrace ». Eh bien, j’aimerais bien ne pas être choqué ! La liberté orthographique et grammaticale a été complète pendant des siècles en France, et je ne vois pas pourquoi nous n’en disposons plus, alors que dans de nombreux domaines, les gueux dont je fais partie en ont gagné tant d’autres !

 

Et si nous regardions ailleurs ? Au hasard, en Chine. Non, ce n’est pas au hasard pour la simple raison que mon épouse légitime – c’est plus classe que « ma femme » – est d’origine chinoise, et très versée en littérature classique de son pays maternel. Pour ceux qui l’ignorent, cette période classique, en gros l’équivalent de nos XVIIième et XVIIIième siècles, se situe entre les VIIIième et XIième siècles. Mais ce n’est qu’un détail en passant.

En chinois, il n’y a pas de conjugaison, et très peu d’articles. Cela est sûrement dû à l’écriture sous forme d’idéogrammes. Ainsi, en chinois courant, on dit effectivement « Toi vouloir manger ? » si on le traduit littéralement. Une formule plus polie serait traduite, toujours littéralement, par « Vous avoir besoin repas midi (ou soir) ? », selon que l’on parle du déjeuner ou du dîner. S’il y a bien, comme en français, le « vous » de politesse, le même mot signifie tu et toi ; autrement dit la première phrase aurait pu se traduire aussi par « Tu vouloir manger ? ».

J’en entends déjà certains renifler de dégoût en se demandant comment un langage aussi grossier pourrait se prêter à la production d’œuvres littéraires. Eh bien, en jouant sur les sons ! Les textes classiques chinois, pour prendre toute leur valeur, doivent être lus à haute-voix ; les auteurs ayant choisi les mots pour leurs sonorités afin de produire une véritable musique.

Comme en français, ces textes classiques restent hermétiques au pékin moyen, sans mauvais jeu de mots. Le chinois a évolué, tout comme notre langue, mais pas tout à fait dans le même sens. Des mots ont été ajoutés, pour rendre l’ensemble plus clair et plus précis, car il n’y en avait pas beaucoup, à l’origine. Certains désignaient plusieurs choses parfois assez différentes. Ainsi le même mot pouvait signifier « ce que vous avez vu » ou « ce que vous savez » ou même « vos idées ». Autrement dit, c’était le contexte qui donnait le sens du mot, et donc nécessitait un effort de la part du lecteur, voire même une interprétation. L’ajout de mots est donc venu diminuer cet effort, rendant enfin la littérature accessible au plus grand nombre.

 N’est-ce pas là, d’ailleurs, un noble objectif ? Evidemment, ma femme se désole quand elle lit du chinois « moderne », elle qui est si admirative de la beauté des textes anciens, tout comme Madame d’Encausse se désole à sa manière par un « En 2016, nous sommes devant une situation radicalement différente » avec un système éducatif qui « s’est écroulé » au point « qu’un élève sur cinq quitte l’école sans savoir lire ».

Bin oui, ma brave dame, tout fout le camp ! Mais qu’est-ce que vous croyez ? Que la situation va aller en s’améliorant alors que tous les gouvernements successifs foncent dans la même direction, avec le même objectif ; à savoir 100% d’une classe d’âge au baccalauréat, puis, sans doute, 100% en maîtrise ?

 Nous vivons une époque de rupture, sur beaucoup de points, en particulier celui du langage. « J’te kiffe pas, t’es trop relou », vous dirait un jeune de banlieue. Vous comprenez ? Non, je veux dire plutôt : « Comprenez-vous la situation ? ». Je vais prendre un dernier exemple historique.

 Au milieu du Vième siècle, Sidoine Apollinaire, aristocrate auvergnat, devenu préfet de Rome, puis évêque de Clermont, se plaignait, lorsqu’il se rendait dans un de ses domaines du Lyonnais, du voisinage des burgondes braillards qui s’enduisaient les cheveux de beurre rance et de, je cite « l’odeur infecte de l’ail ou de l’oignon que renvoient leurs repas ». Pour lui, les burgondes chevelus n’étaient clairement que des barbares grossiers, bruyants, sales et hirsutes. Oui, mais ils avaient le pouvoir, mon cher Sidoine, et tu ne pouvais rien y faire.

Pour ce qui est de la langue, que tu avais décidément bien pendue, tu disais, à son propos : «  De nos jours, bien peu de personnes s’adonnent à la culture des lettres et, sur ce nombre, bien peu avec éclat ». Oui, mais le latin allait disparaître, mon cher Sidoine, et tu ne pouvais rien y faire non plus.

 L’orthographe va disparaître, Madame d’Encausse, et vous ne pourrez rien y faire. Alors livrer un combat d’arrière-garde ou accompagner le mouvement, à vous de choisir. Moi, j’ai choisi, et je préfère apprendre quelques mots de verlan pour comprendre ce que disent mes élèves, pour me sentir moins vieux, plutôt que de me draper dans une indignation stérile.

 

 * Je remercie mon amie H.B. qui a, fort gentiment, corrigé mon texte initial pour y traquer les fôtes... parce qu'il y en avait, évidemment.

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