La France est-elle antisémite ?

« Il » a décidé de nous persécuter. Et ce, dès 40. La France a suivi immédiatement. J'allais écrire "évidemment", comme si cela allait de soi. Mais pourquoi ? Nous sommes des gens d’ici, même si nous sommes juifs.

Les plus hautes autorités de l’Etat y participent. Un procès, disent-ils. Une parodie de procès, plutôt. Certains de mes coreligionnaires se croient obligés d’y participer, d'ailleurs, comme s’ils croyaient pouvoir influer sur la décision, comme s'ils feignaient d'ignorer qu'elle était déjà prise. Mascarade.

Nous gênons, mais nos biens ne les gêneront pas quand ils s’en empareront. Pourquoi cette haine si savamment entretenue depuis des siècles ? Pourquoi nous ?

Je sais qu’ils vont venir ce soir, je l’ai entendu par la rumeur qui enfle dans le quartier. Ils ont déjà commis des rafles ailleurs. Que vais-je faire ? Résister ou plier l’échine ? Suis-je vraiment prêt à mourir ? Que deviendrait ma famille ? Toutes ces pensées, et bien d’autres s’agitent dans ma tête. Sarah, mon épouse, prépare déjà les sacs pour le départ, au cas où. Les enfants la regardent, l’air grave. Malgré leur jeune âge, ils savent que quelque chose se prépare, quelque chose d'important, même s’ils ne comprennent pas vraiment. Comment le pourrait-il ? Bien entendu, ils ont déjà connu les regards lourds, chargés d'animosité, les crachats derrière leurs pas, les injures. Mais pas "ça" !

Je me laisse aller à prier, comme si j’avais quelque chose à me reprocher, comme si être né juif, et être devenu rabbin, étaient de lourds péchés dans ce pays qui est le mien.

Le temps passe et l’obscurité envahit la rue, devenue étrangement silencieuse. Cela empeste la peur. En même temps, je crois que certains gardent un petit espoir ; celui de passer au travers. L’espoir rend l’attente plus supportable, mais moi, je n’en ai aucun. Je suis résigné.

Le bruit des pas ! La troupe doit être nombreuse. Cris, coups dans les portes, insultes. Cela a commencé. Je rejoins Sarah et mes enfants. Nous nous serrons les uns contre les autres. Je suis soudain calme. C’est étrange, mais c’est ainsi. Surtout ne pas leur montrer que nous avons peur d’eux, rester digne, même dans cette épreuve. La porte s’ouvre violemment et les soldats entrent.

Je leur tends le Livre. Ils le prennent, crachent dessus, et le jettent dans une charrette déjà bien garnie. Puis ils s’en vont, en ricanant. Je ferme les yeux. C’est tout pour cette fois, mais je sais qu’ils ne s’arrêteront pas là...

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En juin 1240, s’ouvre à Paris le « procès du Talmud », suite à une demande du pape Grégoire IX à laquelle SEUL Louis IX, dit aussi SAINT-Louis, répondit favorablement. Le tribunal fut présidé par Blanche de Castille en personne. Le Livre fut déclaré sacrilège, et le 6 juin 1242, plus de mille exemplaires furent brûlés en Place de Grève dans un magnifique autodafé.

En 1254, Saint-Louis alla plus loin, et décida d’expulser les juifs du royaume de France, tout en saisissant leurs biens, évidemment.

Cela se passait pourtant dans un pays de racines judéo-chrétiennes... Enfin, si c'est cela "vos racines", elles sentent un peu le pourri.

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