Le tabac, la médecine et la quête de sens

Le tabac, la médecine et la quête de sens

 

Travailler pour la santé de ses semblables est une expérience humaine très enrichissante. Les malades sont autant de personnalités différentes que des reflets de la société.

Soigner est donc  un remarquable moyen de compréhension des individus, du rôle de l’environnement sur la santé et encore plus globalement du fonctionnement social, culturel.

 

Mais l’argent, la croissance, le profit , la rentabilité habitent déjà depuis longtemps les penseurs et les acteurs du système, y compris en France.

Le médicament est un marché (BigPharma), les « vieux » sont un marché(« Or gris »), les fumeurs, les alcooliques sont un marché…

La contradiction de cette société qui ne se donne pas de but, de sens, apparaît alors au grand jour. Grâce à une convergence d’intérêts marchands, la « santé », droit élémentaire coûte de plus en plus individuellement et collectivement, l’assurance maladie servant de vache à lait pour remplir les poches des laboratoires, les cotisations salariales augmentent et  les citoyens se retrouvent contraints de souscrire des contrats à des assureurs privés…

En réalité, la santé ne coûte presque rien… Mais c’était là le problème des secteurs qui vivent sur des maladies qui ont été et sont toujours sciemment et patiemment organisées, provoquées, et souvent subventionnées par les citoyens eux-mêmes !

 

Si les médecins qui pourtant n’ont jamais été si nombreux en France n’agissent pas, qui va le faire ?

La plupart des journalistes n’y connaissent rien et ne s’y intéressent pas. Et les patients ont déjà un combat à mener, celui contre leur(s) maladie(s).

Plutôt que de mépriser le fumeur n’arrivant pas à arrêter, plutôt que de rejeter l’alcoolique sur un brancard des urgences, les médecins doivent agir collectivement , et pas seulement pour défendre leurs conditions de travail. Les politiques doivent être sollicités, les patients doivent pouvoir se faire entendre et les conflits d’intérêts, la corruption doivent être combattus.

Le système de protection sociale est un héritage du Conseil National de la Résistance au lendemain de la 2ème guerre mondiale. La France, qui avait un monopole sur le commerce du tabac n’avait pas eu de problème majeur de santé publique en rapport avec cette drogue jusqu’à la seconde guerre mondiale. La médecine était encore balbutiante et mal organisée, les traitements peu nombreux et peu efficaces, la mortalité infantile élevée…

A la libération, après des années de souffrance pour des millions d’individus, un vent de démocratie, de progrès et de liberté souffle dans le pays. L’Amérique débarque, avec son armée, ses technologies, son « Soft Power ». Déjà les bases de la société de consommation sont posées, la désertification des campagnes programmée, les grandes infrastructures de transport et d’énergie(dont le nucléaire )sont construites, l’économie offre le plein emploi.

Dès lors débute aussi la résistible ascension de la pandémie tabagique (les « cigarettes américaines »)

La culture du tabac se développe, les « manufactures » de tabac deviennent des usines modernes où la mécanisation permet une augmentation exponentielle de la productivité. Alors que les médecins, les scientifiques (en tout cas ceux qui sont un minimum curieux et observateurs, comme d’habitude…) savent bien et depuis longtemps que le tabac entraîne des attaques cardiaques et cérébrales, qu’il provoque des tumeurs en particulier ORL («  tabac à priser, à chiquer »), les pouvoirs publics français (le Général de Gaulle était lui-même fumeur) décident de répandre cette drogue, sans aucune restriction, grâce à des prix très bas, une propagande très efficace (l’idée est même de faire croire que le tabac est bon pour la santé) et au total une politique d’abondance de l’offre et d’incitation de la demande.

Non content de l’explosion du nombre de fumeurs réguliers, alors que le tabac tue déjà des dizaines de milliers d’américains et d’anglais chaque année, et chaque année davantage, car c’est aux USA et au RU que la pandémie de cigarettes dites modernes a débuté 30-40 ans plus tôt (1910-1920) le gouvernement français organise littéralement la distribution du tabac à tous les jeunes militaires pendant leur service, pratique criminelle qui continuera en toute quiétude pendant des décennies.

Les usines tournent à plein régime, le cinéma et désormais la télévision font leur travail de propagande, et en l’espace de quelques années, les français fument énormément et partout.

Parallèlement, grâce au CNR, le système de sécurité sociale et sa branche d’assurance maladie se mettent en place, assurant déjà une certaine prospérité à de jeunes laboratoires pharmaceutiques dont la croissance sera ensuite immense, la plupart étant aujourd’hui des multinationales cotées en bourse…

 

A aucun moment, la vente de tabac ne sera étudiée, questionnée, considérée, de façon démocratique !

Par exemple la question « Souhaitez-vous que l’Etat commercialise du tabac en France »  n’a été posée. Pas plus celle des subventions accordées aux agriculteurs de tabac et aux buralistes…

Les maladies du tabac ont été niées puis minimisées, tout comme le caractère addictif de cette drogue qui est devenue ainsi très rapidement la 1ère drogue consommée dans les pays « développés  » à partir de la seconde moitié du XXème siècle.

Ainsi, alors même que les morts du tabac remplacent  les morts de la tuberculose dans les « sanatorium », les qualités des cigarettes sont vantées, elles réduisent la toux, donnent à monsieur sa virilité et à madame son coté glamour, chic !

Tous les ingrédients (et pas seulement ceux de la cigarette) sont réunis pour engager le pays et le monde entier dans ce qu’il faut bien appeler un crime contre l’humanité.

Et le savoir n’étant pas toujours source de pouvoir, les médecins, les citoyens luttant contre le tabac à cette époque ont été impuissants…Ils avaient raison mais trop tôt…

Michel Foucault dans son livre « Le pouvoir de la psychiatrie »dont il retrace l’histoire, assure que la psychiatrie s’est affirmée sous les habits du savoir, en réalité d’abord et toujours comme pouvoir.

En réalité, le pouvoir du médecin s’exerce presque exclusivement sur « ses malades », le pouvoir des médecins est le reflet de leurs priorités. S’affirmer comme prescripteur tout puissant face à des patients démunis de droits et de savoir leur était facile.

Encore aujourd’hui, combien de médecins ont le courage de se battre contre les cigarettiers, les alcooliers, les maladies professionnelles, la malbouffe, les pollutions diverses, la corruption … ? Très peu en proportion…

Pourtant les médecins sont les mieux placés pour observer les conséquences du tabac, de l’alcool etc sur les individus et sur la collectivité.

Ainsi, nous allons l’expliquer, jamais « Savoir »et « Pouvoir » n’ont été aussi antagonistes, opposés que dans la question du tabac ! Toutes les tentatives des cigarettiers visant à retarder, troubler, semer le doute, orienter les recherches scientifiques en leur faveur, ne sont que des diversions, porter le débat sur la science alors que la question est politique et éthique !

D’ailleurs, maintenant que c’est écrit sur le paquet de cigarettes que « fumer tue », le massacre s’est t-il arrêté ?

Non, le marché du tabac n’a jamais été aussi florissant…Et le tabac tue en 2013 beaucoup plus qu’en 2000, et beaucoup plus qu’en 1980… Dans le monde, une personne décède prématurément toutes les 4 secondes à cause du tabac. Les mêmes tactiques des industriels du tabac sont mises en place en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud (« marchés émergents »)

Et encore aujourd’hui, 150 millions de morts après l’invention des  «  cigarettes  modernes » , un siècle après, des milliers d’études, d’articles, de rapports, d’études expérimentales, prouvant, démontrant scientifiquement les effets désastreux (et le mot est faible) du tabac sur l’homme, la situation a-t-elle fondamentalement changée ?

Y a-t-il un grand pays qui a interdit l’usage de cette drogue ?

Les cigarettiers ont-ils été obligés de fabriquer des produits moins nocifs ?

Les ingrédients des cigarettes ont-ils été vraiment règlementés ?

Les industriels du tabac ont-ils été interdits d’opérer sur les marchés financiers ?

Des alternatives au tabac ont-elles été recherchées par les pouvoirs publics ?

Des procès de victimes du tabac ont-ils eu lieu en Europe ?

Les médecins se sont-ils organisés pour lutter collectivement au niveau politique et juridique contre un produit qui n’a aucune utilité et rend malade ses consommateurs obligés ?

Le nombre de points de vente a-t-il été drastiquement diminué de façon à faciliter l’arrêt du tabac ?

Des journalistes, les médias ont-ils enquêté sur les industriels du tabac ? Ont-ils enquêté sur l’histoire, les pratiques, les marchés financiers, les liens d’intérêts entre bigtobacco et bigpharma ? les liens avec les banques et les assureurs privés ? la corruption de scientifiques et de hauts dirigeants politiques ?

Bref, la question du tabac révèle la corruption d’un système tout entier qu’il faut maintenant revoir. Les enjeux sont sanitaires, économiques, mais également démocratiques et politiques.

Les médecins, à force de ne penser qu’à leur revenus ont beaucoup perdu de crédibilité ( heureusement la plupart des médecins ne sont pas cyniques, le sentiment est plutôt celui d'impuissance...)

Les politiques continuent de regarder ailleurs pendant que le massacre continue.

Les directeurs d’ hôpitaux sont fiers et heureux d’ouvrir des lits ! Et oui, il y a des gens pour se satisfaire de l’augmentation de l’ « activité » des services de cancérologie, pneumologie, cardiologie, chirurgie vasculaire…

Les médias sont coincés dans des logiques industrielles avec une dépendance croissante à l’égard des annonceurs privés ( Par exemple,les alcooliers dépensent des sommes considérables dans la publicité sans que personne ou presque ne s’élève contre cela)

Les cigarettiers continuent d’ « œuvrer » en coulisse. Il y aura bientôt  plus de lobbyistes à Bruxelles et dans les capitales du monde entier  que d’ouvriers dans les usines de tabac…

Les patients meurent en silence et les drames se succèdent sans interruption…

 

Voilà un tableau lucide qui par ailleurs continu d’être vendu par certains comme progrès ou à défaut comme un mal nécessaire (avec l’éternel argument faux et nauséabond  des pensions  de retraite qui ne sont pas versées aux fumeurs)

L’idéologie sous jacente est celle qui domine le monde, n’a ni religion ni morale, c’est l’argent, le profit, la croyance irréductible au « toujours plus de fric »

Même si des centaines de millions d’individus sont réduits à l’esclavage, condamnés à la précarité et à souffrir de maladies totalement évitables…

Voilà pourquoi, sans aucune exagération et en conscience, on peut parler de « crime contre l’humanité » et d’ « holocauste doré » reprenant la formule de l’historien américain R.Proctor.

Voilà pourquoi je m’engage dans cette lutte, en tant qu’être humain, sensible, en tant que futur médecin qui ne peut rester insensible. Car comment autrement donner du sens à l’action de soigner les autres ?

 

 

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