UN GRAND BOL DE FRAICHEUR, "COMPRENDRE LA CRISE CATALANE" DE NICOLAS MARTY

LA CRISE CATALANE ET SA COUVERTURE PAR LES MEDIAS FRANCAIS : POURQUOI CE SILENCE ET CETTE DESINFORMATION ?

« Comprendre la crise catalane » de Nicolas MARTY qui aurait pu avoir pour titre « Comprendre la crise espagnole » est l’un des rares livres (*) qui expose de manière non partisane, dans toute sa complexité, la situation actuelle en Catalogne.

Par ces quelques lignes, je n’ai pas l’intention de faire une analyse de ce texte, j’invite tous les lecteurs intéressés par l’Espagne et la Catalogne (mais aussi par l’Europe avec la remise en question actuelle des valeurs démocratiques) à le lire car l’auteur pose de manière pertinente les données du problème.

Cet ouvrage replace bien la situation actuelle dans son contexte historique et expose de manière magistrale, dans un style simple et clair, la complexité de la « crise catalane » (qui est aussi une crise de l’état espagnol) en faisant une synthèse de l’histoire récente de la Catalogne.
A plusieurs reprises, Nicolas Marty, fait des observations sur « la couverture médiatique de cette crise qui a été par beaucoup d’aspects déficiente » comme indiqué dès l’introduction du livre.

En tant que citoyen français, je suis en effet sidéré à la lecture des grands médias nationaux français lorsqu’ils traitent (ou ne traitent pas) ce qui se passe de l’autre côté des Pyrénées.

Voici 4 illustrations récentes :

1) La manifestation des indépendantistes catalans à Madrid (16 mars 2019) qui a réuni dans la capitale espagnole, 120 000 manifestants (selon les organisateurs) et 18 000 selon la police espagnole. Cette manifestation pacifique pour laquelle les participants avaient dû faire 1 200 km de trajet fut un succès indéniable.
Aucune couverture médiatique en France, un des correspondants en Espagne de plusieurs médias nationaux m’a expliqué à ce sujet : « les indépendantistes catalans savent mobiliser en nombre, cette manifestation a été un succès mais comme toutes les manifestations indépendantistes, elle s’est déroulée dans le calme, sans incidents, de la routine pour nous, un non-évènement ! »
Toutefois, il est intéressant de comparer ce silence avec l’abondante couverture de la manifestation de la droite et l’extrême droite (en présence de M. Valls) le 11 février 2019 censée réunir leurs partisans de toute l’Espagne et qui a mobilisé bien moins de participants.

2) Les 2 rapports du Groupe de travail sur la détention arbitraire (ONU) parus en mai (concernant Messieurs Cuixart, Sanchez et Junqueras) et juillet (concernant Messieurs Forn et Rull ainsi que Madame Bassas)
Le premier a été mentionné et le second totalement passé sous silence.
Il est facile de voir, là aussi, que lorsque le même comité publie un rapport sur le même thème mais concernant le Venezuela, la « couverture médiatique » est toute autre ?

3) La manifestation à Strasbourg de 10 000 citoyens européens (source police française) le 2 juillet 2019 à l’occasion de la session inaugurale du nouveau Parlement européen.
La majorité des manifestants ayant parcouru plus de 2 000 kilomètres pour participer à ce rassemblement, il s’agit de la plus grande manifestation devant le Parlement européen depuis sa création. Les manifestants se sont rassemblés de manière pacifique et calme malgré l’impossibilité faite à leurs élus de les rejoindre.
Messieurs Puigdemont et Comin (restés de l’autre côté de la frontière, en Allemagne) et Monsieur Junqueras (emprisonné à Madrid depuis près de 2 ans) ont été élus députés européens le 26 mai 2019 par plus de 2,3 millions d’électeurs dont les votes ont été simplement ignorés dans l’indifférence générale, électeurs qui ne sont donc pas représentés au sein du Parlement.
La couverture médiatique a été insignifiante, sinon inexistante, les medias ont insisté sur les députés britanniques qui ont « tourné le dos » lorsque l’hymne européen a été joué et sur le fait que le chef de file du Rassemblement National français était resté assis au même moment !

4) L’attentat de Barcelone d’août 2017
Dernier évènement passé sous silence : le journal espagnol Publico fait paraitre en juillet 2019 le résultat d’une enquête qui fait ressortir que « l’Iman de Ripoll », le « cerveau » du commando qui a provoqué le « massacre des Ramblas » à Barcelone en août 2017 était un informateur rémunéré du CNI (Centre de renseignement et de contre-espionnage espagnol) et communiquait avec ce dernier jusqu’à la date de l’attentat.
Ces informations n’ont été reprises par aucun media national en France., même traitement en Espagne d’ailleurs.

Pour revenir au livre de Nicolas MARTY et la question du traitement médiatique :

- sur le référendum du 1er octobre 2017
« Le premier point qui frappe est la grande différence du traitement de l’information sur la préparation puis le vote pour l’indépendance de l’Ecosse en septembre 2014.Le cas écossais semble avoir été systématiquement entouré de bienveillance , sinon de sympathie par la presse et l’opinion française »…. « il est surprenant qu’on sache gré aux Ecossais d’avoir mis en œuvre un référendum négocié avec le Royaume-Uni alors que ce processus doit être mis essentiellement au crédit du gouvernement de Londres »… « Toujours est-il que les Catalans sont stigmatisés alors qu’ils n’ont rien demandé de plus que ce qui s’est déroulé en Ecosse. C’est avec une hostilité quasi systématique de l’establishment journalistique français que ce processus est couvert »…« les éditoriaux ou les articles des journaux nationaux sont quasi systématiquement hostiles pendant toute la crise de l’automne 2017, se bornant simplement à répéter le point de vue des grands journaux madrilènes publiés en espagnol, comme El Pais. »

- sur le débat au Parlement catalan précédant la convocation du référendum (6/09/2017)
« Etrangement, les différents arguments échangés ne sont pas repris dans la presse française. Le compte-rendu écrit par Sandrine Morel, correspondante du Monde à Madrid, ne présente aucun des arguments des groupes parlementaires indépendantistes, pourtant largement développés pendant toute une journée particulièrement riche en débats, mais donne en revanche un jugement de valeur sans appel : « anachronique et dangereux » ( Morel, 10 septembre 2017) »

- sur les élections du 21 décembre 2017
« Dans la presse française, c’est plutôt la consternation qui prévaut. Alors que les chaines des médias catalanes montrent des images des indépendantistes exultant, et alors que les leaders des grandes organisations telles que l’ANC prennent triomphalement la parole dans des scènes de liesse, le correspondant du Figaro ne voit que « tristesse »à Barcelone .On se demande dans quelle direction il regarde….L’historien Benoit Pellistrandri, mobilisé à nouveau dans l’émission Cnews, le lendemain des élections, précise, avec une satisfaction non dissimulée, que plusieurs élus indépendantistes auront des difficultés à se présenter au Parlement car ils sont en fuite ou en prison. (Cnews, l’évènement du 22 décembre, Casse-tête en Catalogne) »

- sur l’enseignement de l’espagnol en Catalogne
« Lorsque le ministre des Affaires étrangères espagnol, Alfonso Dastis, interviewé par Jean-Pierre Elkabbach pour Cnews en octobre 2017 dit que l’espagnol n’est pas enseigné en Catalogne, il n’est pas contredit en dépit d’une contrevérité flagrante. L’émission du service public télévisuel français Envoyé Spécial, qui enquête sur la Catalogne en décembre 2017, commence ainsi son reportage : « (…) Imaginez qu’en Bretagne, la majorité de l’enseignement se fasse en breton et une poignée d’heures seulement en français (…) ».La correspondante à Madrid du journal Le Monde relaie aussi des informations selon lesquelles l’espagnol serait en danger en Catalogne. A aucun moment ne sont citées les enquêtes internationales PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves 2009, 2012, 2015, celle du ministère de l’éducation de l’Education espagnol ou encore des résultats aux épreuves d’accès à l’université (…) qui montrent toutes que le niveau d’espagnol des élèves ayant suivi leur scolarité en Catalogne est égal ou supérieur à la moyenne des élèves des autres communautés autonomes".

- sur la Diada 2018
Dans les matins de France Culture du 11 septembre 2018, la journaliste Cala Lecocq Réale ouvre son journal de 8 heures par ce titre : « les Catalans de nouveau dans les rues de Barcelone aujourd’hui. C’est la Diada, jour de fête nationale.400 000 personnes sont attendues dans la capitale régionale. Mais un an après le referendum illégal, l’heure est encore à l’amertume plus qu’à la lutte. Nous irons sur place. » Tout le sujet qui suit marque cette « désillusion ». A la fin du reportage, la journaliste rappelle à nouveau que 400 000 manifestants sont attendus alors qu’ils étaient 1 million l’année précédente. Les auditeurs des Matins de France Culture du lendemain 12 septembre n’auront pas droit à ce rectificatif qui pourtant s’imposait : « la mobilisation à nouveau a été exceptionnelle à Barcelone, où plus de 1 million de manifestants (selon la police), se sont réunis avec la même ferveur que les années précédentes ». Ce traitement est emblématique de la manière dont la crise catalane est couverte par les medias dans notre pays. »

Ces quelques extraits ne sont pas l’objet principal du livre de Nicolas Marty, mais illustrent bien le traitement médiatique quasi inexistant ou partisan des évènements liés à la crise catalane par les médias français.

Je ne peux donc que vous inviter à lire d’urgence « Comprendre la crise catalane » de Nicolas MARTY.

Victor CABRE

(*) Je recommande aussi vivement  la lecture de « La Catalogne et l’Espagne, les clefs du conflit » de Dominique PETITDEMANGE et Marie-Christine JENE

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