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Billet de blog 11 juillet 2023

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Notre démocratie brûle et nous regardons ailleurs

Alors même que Jupiter pensait mettre le couvercle des 100 jours sur notre ras-le-bol démocratique, l’assassinat de Nahel par la police a mis le feu aux poudres. À l’heure où l'exécutif peine à trouver le moyen d’endiguer la crise, la démocratie participative permettrait-elle de refonder un pacte plus juste entre le peuple et ses représentants ?

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Pour les non spécialistes, la démocratie participative se résume souvent à la Convention Citoyenne pour le Climat ou la récente Convention sur la fin de vie. Pourtant, ce champ recoupe aujourd’hui un ensemble foisonnant de pratiques, de l’échelon communal au national : Conseils de quartiers, budgets participatifs, assemblées de la jeunesse, conseils citoyens… Dès lors, si des milliers d’initiatives existent, avec pour principal objectif de permettre l’expression apaisée des citoyens dans le jeu politique, pourquoi la France brûle-t-elle ? 

Doutes existentiels

Le 5 juillet dernier s’achevait la 7ème édition des Rencontres européennes de la participation, rendez-vous incontournable, bien qu’inconnu du grand public, du microcosme participatif. Dans un contexte de réforme des retraites passée au forceps, de dissolution des Soulèvements de la Terre, de police qui tue, les centaines d’enthousiastes de la participation rassemblés pour l'événement sont restés maussades. 

Le sujet officiel de ces Rencontres était celui de "la place de la participation pour relever les défis de nos territoires". Celui qui dominait en réalité était le constat que la participation citoyenne ne parvient pas à endiguer la crise démocratique que nous traversons. Malgré nos efforts, les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances. Les propositions citoyennes sont peu ou pas considérées par les élus qui les reçoivent et la participation ne réussit à mobiliser qu’une part infime de la population.

Seulement 12% des propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat ont été reprises telles quelles1, accompagnées d’un sentiment d’échec partagé par une majorité des participants et de la société civile. "Il ne faudrait pas multiplier ce genre de scénarios dans lesquels un dispositif produit dans des conditions démocratiques impeccables, avec une délibération approfondie, ne débouche finalement sur rien. On va contribuer très fortement à disqualifier ce type d'instruments", s’inquiète le politologue Loïc Blondiaux2.

Se priver de ce type d'instruments serait par ailleurs une perte considérable. La multiplication ces dix dernières années des expériences de participation nous permet en effet de partager quelques bonnes nouvelles : oui, des citoyens non experts sont capables, parfois mieux que des élus, d’élaborer des propositions qualitatives au service du bien commun. Oui, de bonnes conditions de délibération permettent d’entendre et de concilier les avis contraires sur des sujets complexes ou polémiques. Oui, le tirage au sort permet à des personnes de milieux sociaux qui ne se seraient jamais rencontrés d’échanger et de mieux se comprendre.

Nous nous acheminons justement dans un monde de plus en plus complexe, avec des écarts sociaux importants, des avis polarisés et des sujets hautement polémiques sur lesquels nous allons devoir décider collectivement. Face aux crises climatique, économique, sociale, cette ingénierie démocratique est indispensable.

Passons à la participation supérieure

Si ces outils participatifs sont précieux, qu’en est-il cependant de leur articulation avec les institutions en place ? Le manque de considération des élus vis-à-vis d’initiatives comme la Convention Climat découle grandement du fait que la prise en compte des aspirations citoyennes restent en bout de course le choix discrétionnaire des élus. Or, il est peu probable qu’une majorité d’entre eux se réveillent un matin en disant "Sapristi ! Et si nous partagions notre pouvoir de décision avec les citoyens ?".

La participation citoyenne, si elle veut être véritablement un outil de renouveau démocratique, ne peut faire l’économie du rapport de force. Elle doit en cela cesser d’être conçue comme la martingale ultime, mais comme une composante à mieux articuler avec la démocratie sociale et la démocratie représentative. Le nez collé sur leurs conventions citoyennes, les praticiens de la participation ont tendance à penser qu’elles changeront à elles seules la dynamique politique. Nous gagnerions beaucoup à décentrer le regard pour mieux considérer l'écosystème d’actions qui s’articulent nécessairement derrière chaque changement de société : plaidoyer, grève, soulèvement populaire, action parlementaire, désobéissance civile...

Face aux colères qui enflent, le gouvernement ne peut plus se contenter de brandir la Constitution pour s’ériger en défenseur de la démocratie, en feignant de ne pas voir que ce qu’il entend par démocratie est tellement dévoyé aux yeux des citoyens qu’il a cessé d’être un idéal désirable. Il est urgent de refonder notre idéal démocratique pour redonner au peuple l’envie d’y croire. Autrement, nous courons le risque que déçus par une vision atrophiée de la démocratie, une part croissante de la population lui préfère l’autoritarisme d'extrême droite, ou finisse par exprimer son désespoir à travers l’émeute. 

Contre la verticalité d’une Vème république devenue insupportable, la Fondation Jean Jaurès proposait récemment d’initier des États généraux du renouveau démocratique3. En contribuant à refonder un pacte plus juste entre le peuple et ses représentants, cette initiative pourrait constituer un vrai geste d'apaisement, à l’opposé des stratégies usées de communication politique.


Victor Lauret, consultant en participation citoyenne, Dreamocracy

Stephen Boucher, auteur du Routledge Handbook of Collective Intelligence for Democracy and Governance


1  "Que sont devenues les propositions de la convention pour le climat, qu’Emmanuel Macron s’était engagé à reprendre ‘sans filtre’ ?", Le Monde, 10 février 2021

2  "Référendums, conventions citoyennes… La France a-t-elle un problème avec la démocratie participative ?", Franceinfo, 26 avril 2023

3  "Malaise démocratique : comment sortir de la crise ?", Fondation Jean Jaurès, 21 mars 2023

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