Il faut déjà se demander pourquoi le 7 Octobre, et pourquoi il a été compris de façon si diamétralement opposée par les pro-israéliens et les pro-palestiniens.
Les attaques du 7 Octobre, aussi connues sous le nom de déluge d'Al-Aqsa a eu comme justification officielle de la part du Hamas deux objectifs : d'une part lutter contre l'occupation israélienne en vu de la libération de la Palestine (comprise comme tout le territoire de la mer au Jourdain) et d'autre part sauver la mosquée Al-Aqsa d'une destruction par des sionistes extrémistes soucieux de construire un Troisième Temple sur le mont du Temple/ l'esplanade des mosquées.
Mais il est bien clair que le Hamas et ses alliés n'avaient pas la capacité d'atteindre un tel objectif, et les attaques en question n'avaient que peu de lien avec ces objectifs annoncés. La stratégie du Hamas était simple : provoquer Israel à la guerre pour remobiliser l'opinion internationale, notamment contre les accords d'Abraham. Pour autant, il ne s'attendait probablement pas à l'intensité de la réponse et à la destruction de Gaza qui s'est ensuivie. Et il ne s'attendait probablement pas non plus que ses alliés du Hezbollah et de l'Iran se fassent rétamer aussi lamentablement.
Pour les pro-palestiniens les plus convaincus et les moins critiques, l'attaque du 7 octobre rétablissait la fierté palestinienne: Les palestiniens démontraient leur capacité à reprendre le dessus et à retourner la violence contre l'agresseur. Pour les pro-palestiniens plus critiques, il n'y avait certainement pas lieu de se réjouir, puisque cela annonçait des représailles sanglantes d'un ennemi bien plus puissant. Dans tous les cas, l'attaque se pensait dans la continuité de l'histoire israélo-palestinienne, de la lutte contre la colonisation sioniste. Et donc compris par la grille de lecture anticoloniale.
Pour les pro-israéliens, et en particulier les juifs sionistes, la situation était un peu différente. Bien que la situation soit plus compliquée ont peut identifier deux tendances : D'une part les sionistes extrémistes pro-colons, et de l'autre par les sionistes modérés, croyant encore à la solution à deux Etats, et vivant dans un certain déni de la réalité de la colonisation. Dans les deux cas, l'attaque du 7 octobre n'est pas comprise comme simplement inscrite dans le conflit israélo-palestinien, mais dans l'histoire de la persécution des juifs, d'où l’appellation de "plus grand pogrom depuis la Shoah" . Si les sionistes modérés (ou même des non-sionistes) croient à ce récit de bonne foi, étant donné leur déni de la violence israélienne quotidienne sur les palestiniens, les extrémistes en font un usage politique visant à assimiler les palestiniens aux nazis, ce qui justifierait une guerre totale. Le 7 Octobre leur offre ainsi l'occasion de réaliser un désir déjà existant: Se débarrasser des gazaouis et annexer l'intégralité du territoire d'Israel, compris comme le territoire de la mer au Jourdain.
Le 7 Octobre est donc, tant pour le Hamas que pour Netanyahu (et les alliés de chacun), l'aboutissement d'un processus de 30 ans visant à enterrer la solution à deux Etats et à établir un Etat unique. Ils ne diffèrent finalement que sur la nature de l'Etat à venir: palestinien et islamiste d'un coté, juif de l'autre (avec des variantes théocratiques ou 'démocratiques' selon les tendances). Les défenseurs de la solution à deux Etats, que ce soit la gauche israélienne, l'Autorité Palestinienne ou la communauté internationale, se retrouvent piégée dans la vision absolutiste défendue par chaque camp.
Ainsi, s'il faut condamner les attaques du 7 Octobre, ce n'est pas simplement pour pleurer les victimes israéliennes, mais aussi condamner la stratégie kamikaze du Hamas qui a entrainé avec lui les civils gazaouis dans une guerre totale dont ils et elles seraient bien passés. Et s'il faut condamner la guerre totale menée par Israël à Gaza, c'est aussi pour condamner les dégats que cette guerre a fait aux israéliens et aux juifs dans leur ensemble. Car s'il est difficile de vivre avec la mémoire d'un génocide, il est et sera bien plus complexe de vivre avec la mémoire et la conscience actuelle de deux génocides.
Mais allons plus loin. Il est facile, depuis notre position privilégiée de français vivant en paix, de condamner la violence des israéliens et des palestiniens. Mais pouvons nous vraiment affirmer que si nous étions né là bas, nous ne nous serions pas engagés dans l'armée israélienne ou des groupes palestiniens de lutte armée (terroristes ou résistants, selon votre grille de lecture)? Si l'on doit condamner la violence, ce n'est pas simplement parce que les victimes de la violence en souffrent, mais aussi parce que ceux qui la commettent s'y abiment. Si l'on retient les 1200 morts israéliens du 7 Octobre, il ne faut pas oublier les 1600 assaillants palestiniens tués. Et lors de la guerre à Gaza, si évidemment les victimes principales sont les 60 000 morts gazaouis, les 200 000 blessés et les millions de déplacés, il ne faut pas omettre du coté israélien les 1000 morts, les milliers de blessés, les centaines de milliers déplacés, les milliers de soldats atteints de PTSD, les crises familiales etc.. A ce titre, il ne faut pas oublier comment nous, pourtant si éloignés du conflits sommes affectés par sa violence. D'une part parce que tout crime, qu'il soit déclaré contre l'humanité ou non, nous touche dans notre humanité. D'autre part, parce que le conflit israélo-palestinien s'importe en Occident et accentue tant l'antisémitisme que l'islamophobie et que les clivages politiques.
Si l'on fait le bilan provisoire de ces deux années, aussi bien le Hamas que Netanyahu ont atteint des objectifs tactiques importants, mais ni l'un ni l'autre ne s'est approché de son objectif stratégique. D'une part le Hamas a réussi à remettre la question palestinienne au centre de l'agenda international. De l'autre Netanyahu a réussi à mettre hors-jeu le Hamas et le Hezbollah et à ridiculiser l'Iran. Mais à leur grand dam, c'est bien la solution à deux etats qui en ressort régénérée, avec une adhésion générale aux plans de L'ONU et/ou de Trump, et une communauté internationale sur la voie de reconnaitre chacune des parties, que ce soit du coté occidental ou du coté arabe.
Et c'est bien là un paradoxe étonnant. La communauté internationale continue à croire à la solution à deux etats, alors que presque plus personne sur place n'y croit ou n'en veut et que cette même communauté internationale ne semble pas vraiment décidée à intervenir sérieusement pour imposer cette issue, reportant ad vitam aeternam la possibilité de sanctions. Ce dont les israéliens et les palestiniens auraient besoin pour croire de nouveau à une solution à deux Etats, ce serait d'une part des sanctions économiques sérieuses sur Israel mais aussi des garanties de sécurité pour chaque partie. Or si les Occidentaux semblent toujours vouloir assurer un soutien militaire à Israel, qui sera prêt à défendre les palestiniens? S'il semble probable qu'il y aura une force internationale à Gaza, les cisjordaniens resteront sous administration israélienne malgré les déclarations de reconnaissance de la Palestine. La présence de forces arabes à Gaza,sans une véritable solution politique, pourrait bien mener à une nouvelle guerre israélo-arabe
Autre paradoxe, cette fois au sein des manifestations pour Gaza, qui sont pourtant si nécessaires et vitales pour la pression qu'elles imposent aux gouvernements : Alors que c'est bien la vision d'une victoire totale sur l'ennemi qui a abouti à la destruction totale à Gaza et au génocide, les manifestants continuent de défendre une vision d'une victoire totale. Les slogans "la Palestine au Palestiniens", "de la mer au Jourdain" perpétuent cet état d'esprit. Derrière une vision dépolitisée des Palestiniens (on ne parle pas de Hamas, de Fatah, des partis arabes israéliens, juste de la 'Palestine', comme si c'était une entité unique ) c'est bien la vision du Hamas qui prédomine, ou éventuellement du FPLP (d'extreme-gauche et donc plus proche des extremes-gauches occidentales mais complètement marginalisé en Palestine et inféodé au Hamas).
Il faut tout de même se demander: depuis quand des anarchistes et des antifascistes sont-ils fiers d'arborer un drapeau nationaliste? On est bien loin des luttes internationalistes ou des soixante-huitards déclarant "faites l'amour, pas la guerre". Non, pour les romantiques de la révolution c'est plutôt "continuez de faire la guerre, vous êtes dans votre bon droit, même si elle vous tue, ce sera la faute des autres". Aucune trace ici de la solution à deux etats, et certainement aucune trace d'une vision antiraciste qui dénoncerait l'antisémitisme et offrirait un quelconque horizon aux juifs pris en tenaille entre un Israël colonialiste et une diaspora qui voit (et parfois imagine voir) progresser l'hostilité aux juifs tant à gauche qu'à droite, tant chez les blancs que chez les musulmans et autres racisés. Or si cette hostilité aux juifs se décline en des variantes qu'on peut distinguer selon des critères moraux selon qu'elle s'exprime comme un antisionisme ou un antisémitisme racial ou religieux, la réalité vécue des corps juifs ne fait pas nécessairement cette distinction.
Car quand bien même la critique d'Israel soit légitime et souhaitable, les juifs savent bien que l'antisionisme peut facilement déraper vers des attaques sur les juifs, quels que soient leur convictions. D'une part pour des raisons historiques, car l'antisionisme musulman a abouti à des persécutions dans les pays musulmans et à la quasi-disparition des communautés juives de ces pays (bien que l'émigration juive ait eu d'autres facteurs comme le sionisme ou la simple migration économique). D'autre part, par la réalité de la situation en Occident, et notamment en France, où on constate tout de même des dizaines de meurtres antisémites commis par des musulmans dans les deux dernières décennies, parfois avec une motivation clairement antisioniste.
Et de l'autre coté, une fraction des juifs français se penche de plus en plus vers le néofascisme et la haine des musulmans et de la gauche, avec une instrumentalisation de l'antisémitisme qui dessert complètement ce combat.
Juifs et musulmans ont subi au 19e et 20e siècle la suprématie blanche, mais ils ne l'ont pas vécu de la même façon et n'ont pas construit leur émancipation de la même façon. Pour les musulmans, la suprématie blanche a pris la forme du colonialisme. Ils se sont donc construits en opposition à la colonisation autour de leur identités nationales/arabe/musulman/autre et autour de l'idée d'indigènes résistants à la domination d'un pouvoir étranger (rappelant finalement un certain village gaulois résistant encore et toujours à l'envahisseur). Pour les juifs colonisés, la colonisation n'a pas semblé particulièrement problématique. A bien des égards, elle leur était préférable à ce qui lui avait précédé et à ce qui lui a succédé, même si des juifs comme Gisèle Halimi ont pu prendre part à la lutte décoloniale voire nationale. Pour les juifs, tant en Europe que dans les pays musulmans, c'est leur société elle même qui s'est retournée contre eux. Leur émancipation a pris soit la forme d'un universalisme idéaliste, soit du sionisme, soit d'un enfermement communautaire, le tout parsemé d'une peur légèrement paranoïaque mais compréhensible de l'antisémitisme.
Penser le 7 Octobre en tant que français doit se faire sur des valeurs françaises dans lesquelles tous pourront se reconnaitre : Liberté, Égalité, Fraternité (ou sororité/adelphité si vous voulez). C'est avant tout réaffirmer notre volonté à vivre ensemble et surtout construire un avenir ensemble où chacun ait sa place. En commençant déjà par célébrer la paix que nous avons ici, avant de vouloir nous intéresser à la guerre des autres, et à comment les en sortir. Au risque sinon, qu'ils nous entrainent avec eux.