Les attaques de Trump sur le Venezuela et sur le Groenland procèdent d'une logique similaire : Prendre le contrôle d'un territoire riche en ressources pour alimenter une économie toujours plus consommatrice d'énergie et de terres rares. Cependant, si l'attaque sur le régime chaviste de Maduro s'inscrit dans une longue histoire d'interventionnisme et d'anti-socialisme américain, les menaces sur le Groenland rompent avec 80 ans du "partenariat transatlantique" liant l'Europe et les Etats-Unis, que les plus critiques décriraient plutôt comme un protectorat américain.
Trump s'est fait élire comme "président de la paix", promettant de mettre fin à l'interventionnisme américain, bien que peu en dehors de ses soutiens en aient été dupes. S'il a pu remporter quelques succès diplomatiques, il n'a pas pu obtenir le totem désiré de prix Nobel de la paix. En bon tricheur, il a facilement accepté la médaille que Maria Corina Machado lui a offert pour ses services, puisqu'il considère que tout peut s'acheter ou s'échanger, avant de la renvoyer au placard. Dans son humiliation consentie, Machado a démontré la nullité de l'opposition vénézuelienne, qui ne vaut pas beaucoup mieux que les chavistes. Faut-il rappeler que Machado et d'autres opposants, non seulement ont consenti à l'attaque de Trump, mais soutenaient depuis des années le régime de sanctions draconiens qui a contribué à mettre le Venezuela à genoux? (Le peuple plus que le régime)
Pour résoudre cette contradiction entre non-interventionnisme et néo-impérialisme prédateur, Trump a remis au goût du jour la Monroe doctrine, maintenant appelée Donroe doctrine en son honneur, selon laquelle les Etats Unis auraient une primauté incontestable sur les Amériques, du Nord au Sud. Cette doctrine s'inscrit dans une logique plus large de sphères d'influences, où diverses puissances comme la Russie ou la Chine garderaient leur primauté sur leur pré carré régional. Ainsi, d'une superpuissance mondiale dont l'hégémonie n'a jamais été totale, les Etats Unis se mueraient en Empire américain, avec une primauté incontestable.
Quand les Européens déclarent qu'une attaque sur le Groenland serait la fin de l'OTAN, croyant assagir Trump, ils se trompent. La fin de l'OTAN fait partie intégrante le vision de Trump. It's not a bug, it's a feature. L'attaque sur le Groenland, au delà de son aspect prédateur a pour but de menacer l'alliance transatlantique et de permettre à Trump de se désengager de le guerre d'Ukraine qui d'une part est couteuse et sans fin, et d'autre part ne correspond pas à son propre agenda idéologique, Trump étant beaucoup plus proche de Poutine que de l'UE. Néanmoins l'attachement à l'OTAN et à l'Europe reste très fort aux Etats-Unis, et les menaces sur le Groenland constituent une ligne rouge y compris pour beaucoup au sein même des Republicans.
La réponse d' l'Union Européenne à Trump est paradoxale: Face à un pays qui déclare vouloir s'emparer d'un territoire, l'Union (et en particulier le Danemark) invite ce pays à déployer encore plus de troupes sur ce territoire. C'est une drôle de défense que d'inviter le loup dans la bergerie. Cela ne peut se comprendre que comme une défense de l'OTAN, plutôt que du Groenland. En soi, l'Europe se fiche du Groenland, et veut surtout éviter une rupture avec les Etats-Unis qui compromettrait la guerre en Ukraine. Dans le logiciel néolibéral sur lequel repose l'Europe, le contrôle des ressources n'est pas une préoccupation majeure, puisqu'elles sont censées pouvoir être obtenues par le simple commerce.
Dans ce contexte, l'accord UE-Mercosur, ne doit pas être compris comme simplement un énième traité de libre-échange, mais comme le point de départ d'une alliance contre l'impérialisme trumpiste. En signant cet accord, l'Europe s'inscrit durablement en Amérique latine, compromettant la doctrine Donroe. D'autre part, face à la guerre douanière que pratique Trump, cet accord défend un libre-échange qui s'émancipe des Etats-Unis. Evidemment, on n'est pas habitués à voir le libre-échange et le néolibéralisme comme un acte de résistance anti-impérialiste. C'est oublier que dans la période actuelle, l'alternative la plus puissante au néolibéralisme, ce n'est pas un internationalisme éco-socialiste, mais le néo-fascisme hypercapitaliste que représente Trump.
On a raison de s'inquiéter de la menace aux droits environnementaux et sociaux qu représente un tel accord. Mais ils sont à comparer à l'ambition à peine voilée de Trump de piller le continent sans aucune précaution environnementale, sociale ou diplomatique pour satisfaire un gang de milliardaires mafieux. En comparaison, l' Europe est une vieille machine, lourde, bureaucratique, tatillonne sur les règlements, et attachée au multi-latéralisme, où certes les lobbys ont beaucoup trop de place, mais où la social-démocratie reste une force majeure.
Et il ne faut pas s'y tromper: l'attaque sur l'Europe que mène Trump est une attaque sur la social-démocratie européenne, qui est un idéal à atteindre pour la gauche américaine qu'incarnent Sanders ou Mamdani. Ce n'est pas un mystère, c'est le sens du discours prononcé par JD Vance à Munich, ou de déclarations de Trump, qui reprochent à l'Europe sa lourdeur réglementaire et sa relative ouverture à l'immigration. Ce seraient pour eux les signes d'un déclin dont il faudrait se ressaisir grâce à des partis comme le RN ou l'AFD qui promettent le retour à un suprémacisme blanc et à une dérégulation.
Trump est hostile à toute régulation: sa loi est celle du plus fort. Ne se voyant pas comme le vieillard octogénaire qu'il est, mais comme un surhomme viril, toute loi est un frein à sa puissance. Il l'a déclaré publiquement : il n'a pas besoin de droit international : sa propre limite est sa propre conscience morale, une vision qui fait écho à ses revendications de droit au viol et au meurtre ("grab'em by the pussy" , s'il tuait quelqu'un en plein jour, on lui pardonnerait, etc..). Si Trump séduit, c'est justement parce qu'il autorise tout un pan de la société à privilégier leur propre intérêt sans aucun souci pour le reste du monde.
Le coeur de l'impérialisme américain actuel, c'est la tech. Microsoft, Apple, Google, Android, OpenAI, Nvidia, Meta, Tesla. La tech américaine contrôle les flux d'informations mondiaux, les infrastructures numériques omniprésentes, nos données, notre attention, nos vies. Le slogan de la Silicon Valley "Move fast and break things" est révélateur de l'état d'esprit psychopathe et prédateur qui est en accord parfait avec le trumpisme. L'ambition affichée de la ruée vers l'IA actuelle (dans laquelle s'investissent des trilliards de dollars) est de rendre l'humanité obsolète et de permettre aux propriétaires d'exploiter leur capital sans faire appel aux travailleurs. Pour remplacer les travailleurs, il ne faut pas des robots, mais des datacentres, qui engloutissent une énergie phénoménale et en croissance exponentielle. Dans cette optique, les travailleurs n'auraient plus aucune marge de négociation et la production de la valeur serait purement fonction de la capacité des infrastructures à transformer les ressources. D'où des guerres pour le contrôle des ressources.
Le libre-échange est antithétique à cette logique : Dans un monde de libre-échange, tous ont en théorie un accès égal aux ressources. C'est ainsi qu'a été fondée l'Union Européenne: Par la communauté européenne du charbon et de l'acier, l'Europe enterrait la hache de guerre, notamment entre la France et l'Allemagne qui se disputaient l'Alsace-Lorraine. Dans une certaine mesure, l'entente entre Delcy Rodriguez et Trump au Venezuela procède d'une même logique: plutôt qu'une guerre ouverte pour un changement de régime, un accord sur l'accès au pétrole dissipe magiquement les désaccords idéologiques. Trump a au moins le mérite de rendre la logique impériale évidente aux yeux de tous. La différence est que Trump ne défend pas un libre-échange ouvert et multi-latéral mais un accès privilégié et monopolistique aux ressources.
En rompant avec le néolibéralisme et l'OTAN, Trump remet en cause l'alliance occidentale dans sa forme post-coloniale. Paradoxalement, bien que sa politique soit fondée sur la suprématie blanche, il remet en cause les alliances réelles entre les pays à majorité blanche, tout en se rapprochant des pays du golfe en étant islamophobe. Le régime nazi n'était pas si différent: il préférait s'allier au Japon impérial tout en massacrant des dizaines de millions d'Européens (juifs mais aussi polonais, ukrainiens, russes, anglais etc..), ce qui aboutit à l'affaiblissement des Empires coloniaux et à la victoire des indépendantistes après la guerre, tout en délégitimant pour longtemps l'idée de supériorité raciale.
Les décoloniaux devraient-ils ainsi se réjouir de la fin de l'OTAN? En tournant son agressivité contre l'Europe, Trump fait des européens des ennemis qui pourraient ainsi se rebeller contre la suprématie américaine en construisant de nouvelles alliances, notamment avec l'Amérique Latine. Cette rébellion devra à la fois s'axer sur l'accès aux ressources et à la remise en question de la tech américaine. L'UE dispose d'instruments contre l'hégémonie technologique américaine comme le RGPD, mais doit développer une infrastructure indépendante, comme l'ont fait la Chine et l'Iran, répondant à ses propres ambitions: ni un internet totalitaire, ni un internet far-west, mais un internet ouvert et respectueux. Respectueux en termes de qualité d'échanges mais aussi respectueux de la vie privée, des droits humains et sociaux, de la protection de l'enfance, du droit à la déconnexion. Ouvert c'est à dire, pas trop censuré (si, si on peut censurer les nazis, c'est ok!) mais aussi sans accaparement par des plateformes monopolistiques.