Le terme utopie est une invention de Thomas More pour son ouvrage "L'utopie", publié en 1516 et signifie "en nul lieu". Le genre de l'utopie se déclinera dans la pensée des Lumières, ou dans la pensée socialiste ou moderniste.
La date de l'ouvrage est importante. En 1516, l'Europe est aux prémisses de sa vaste expansion coloniale, aux Amériques puis en Asie et en Afrique. La découverte d'un "Nouveau Monde" excite l'imagination des penseurs occidentaux. La nouveauté se révèle de deux façons : d'une part dans la découverte de nouveaux peuples, ayant leur propre organisation politique, sociale, religieuse et d'autre part dans la promesse d'une terre vierge où des pionniers pourraient édifier de nouvelles cités, débarrassées du contexte historique européen et de ses travers, et permettant d'espérer qu'elles soient fondées sur des principes rationnels. La terre vierge est alors vue comme une page blanche où l'écrivain peut écrire son monde imaginaire. Ainsi, le Nouveau Monde devient une Terre Promise et l'utopie un horizon émancipateur, un rêve auquel se raccrocher pour refaçonner le monde.
Par nature, l'utopie est anhistorique et agéographique. Pure vision de l'esprit, elle nie la réalité matérielle qui sous-tend les tentatives de la réaliser. Quand les colons tentent d'établir un monde nouveau, idéal, ils doivent d'abord créer la terre vierge, en la débarrassant au maximum de ses habitants originels, humains comme non-humains. Non seulement les peuples autochtones sont chassés, exterminés ou au mieux assimilés, mais l'écologie des lieux est niée par l'agriculture avec les nouvelles espèces et organisations du territoire qu'elle induit. Les penseurs de l'utopie ne s'intéressant pas aux conditions matérielles de la réalisation de l'utopie, ils ignorent naturellement la réalité fort éloignée de l'idéal.
C'est à dire que l'utopie fonctionne comme un spectacle. On admire le spectacle de la cité idéale, sans s'intéresser le moins du monde à ses coulisses. Et ce sont dans les coulisses de l'Histoire que prospèrent l'exploitation, les massacres, et autres atrocités. Parallèlement à la vision utopiste peut se développer une volonté de mettre la lumière sur ce qu'il se passe en coulisse, sous la forme par exemple de la critique sociale, du journalisme d'investigation, du réalisme. La redécouverte du malheur et de l'injustice cachée, engendre une volonté de transformation, qui peut de nouveau prendre la forme d'utopies à réaliser, ou bien de transformations progressives. Ainsi se crée une tension entre réformisme et révolution. Encore faudrait-il distinguer entre la petite et la grande utopie, entre le village de pionniers et la refondation de l'Etat. Mais le village de pionnier est bien souvent l'expression d'un mouvement plus large, d'une nouvelle forme d'organisation qui s'accroit sur un territoire.
L'utopie est négation du passé, comme le revendique par exemple L'Internationale : "Du passé faisons table rase". Et ceux qui appartiennent au passé sont niés aussi : Peuples autochtones, paysans 'arriérés', conservateurs etc.. Cette négation du passé au service d'une société idéale, c'est à dire basée sur des idées préconçues est un terreau fertile pour le totalitarisme et le massacre de masse. Le goulag, le bagne, le camp de rééducation ou de concentration, la prison sont ainsi des formes pratiques de réalisation de l'utopie. Dans un lieu caché ou éloigné (donc 'nulle part'), ce qui résiste à la réalisation de l'idéal doit être re-fondé ou éliminé.
Le sionisme procède d'une logique similaire: face à un problème social affectant ceux qui sont dans les coulisses de l'Europe chrétienne et blanche, les juifs sionistes imaginent une utopie: un nouveau monde, une nouvelle terre promise, réactualisant un motif qui existe déjà dans les textes bibliques. Mais si le sionisme réincarne le motif biblique, il le fait au dépend de 2000 ans d'Histoire, autant de la Palestine que des juifs, opérant un court-circuit historique. Pour réaliser l'utopie, se crée ainsi le mythe d' "une terre sans peuple pour un peuple sans terre" qui est faux dans toutes les parties de l'équation (les juifs ne sont pas 'sans terre' malgré leur dispersion, ils sont intégrés dans des sociétés multiples, et la Palestine n'est pas inhabitée). Le sionisme niant ainsi à la fois l'existence palestinienne et la réalité de la diaspora, ils doivent chacun être transformés pour coller à cet idéal à réaliser. D'une part les palestiniens doivent être dépossédés ou à la limite se soumettre en acceptant une nouvelle identité d' "arabe israélien". D'autre part, les juifs de la diaspora sont vus comme des "israéliens à venir" qui doivent immigrer et fondre leur anciennes identités dans une nouvelle identité à construire ou à assimiler.
Et dans l'imaginaire sioniste, le kibboutz, le village de pionnier occupe une place d'importance car il symbolise cette transformation des individus et de la terre dans une nouvelle communauté. Son caractère communal permet de voir ce processus comme un mouvement collectif et autonome plutôt que dans une politique d'Etat et d'organisations structurées.
Mais si la gauche a intégré cette critique du sionisme, est-elle prête à s'attaquer à ses propres imaginaires utopistes? On pourrait par exemple s'intéresser aux communautés néo-rurales, type écovillage. Il y a bien là un désir de refondation, motivé par le constat des limites/échecs/erreurs de la société. Si effectivement ces mouvements peuvent porter un renouveau et un horizon émancipateur, n'y a-t-il pas un risque non plus de s'imposer aux habitants existants, peut-être avec une arrogance en ne voyant en eux que des arriérés (coupables par exemple de racisme, homophobie, sexisme, ou juste de mauvais gout). Une autre critique porterait sur une forme de purisme révolutionnaire faisant la chasse aux traitres, coupables d'avoir dévoyé un idéal. La multiplication des idéologies entrainant nécessairement une multiplication de chapelles, toutes convaincues de défendre un idéal indépassable.
L'exemple le plus clair d'une forme utopique en France est certainement la ZAD de Notre Dame des Landes. Le terme de ZAD est intéressant, dans la mesure où il détourne un terme étatique "zone d'aménagement différé", en terme de lutte "zone à défendre". En réalité, le terme étatique relève lui-même de cette logique colonialiste/utopiste que j'ai décrite plus haut. Un territoire est vidé de son historicité pour devenir une simple "zone" où le futur doit être construit selon des règles logiques. Le terme "zone à défendre" est finalement moins utopiste: il revendique qu'il y a quelque chose à défendre qui précède la volonté de l'Etat d'y calquer son imaginaire développementaliste. Or évidemment les zadistes ne défendent pas un territoire statique: s'il y a une volonté de défendre les formes de vies non-humaines pré-existantes, la Zad est aussi avant tout un lieu d'expérimentation sociale où se construisent de nouvelles organisations sociales et où se déconstruisent d'autres. En s'intercalant dans le processus de transformation de l'espace voulu par l'Etat, les zadistes profitent d'un lieu débarrassé de sa continuité historique pour y faire émerger d'autres futurs que d'une part la continuité "naturelle" du statu quo social ou que d'autre part la planification étatique.
"Nulle part en France" réalisé par Yolande Moreau, a un nom proprement utopiste. Mais la réalité qu'il dépeint n'est pas glorieuse: il s'agit du camp de réfugiés de Calais, appelé aussi "la jungle de Calais", appellation qui bien que légèrement raciste montre aussi le décalage, l'impossibilité de ce lieu. Paradoxalement, la jungle de Calais partage avec l'utopie le fait qu'elle est le résultat d'un rêve: celui de l'Europe riche et pleine d'opportunité dont rêvent des jeunes d'Afrique ou d'Asie. Mais elle a plus à voir avec les coulisses de l'Histoire que de la cité idéale. Elle est le réalité d'un impensé, d'un blocage dans un voyage intercontinental. Aux rêves des migrants s'oppose la logique d'Etat, qui décrète que telle frontière ne peut être franchie. La jungle s'organise spontanément, entre la débrouillardise des migrants, l'intervention d'associations et de services de l'Etat, de mafias. A défaut de pouvoir intégrer l'Europe recherchée, un nouveau monde doit s'inventer.
Ainsi posé une critique de l'utopie, le défi est de penser à partir du réel, de l'existant, comment réinventer le monde en accordant ensemble les aspirations à un monde meilleur et le monde existant, à la fois dans sa continuité historique et ses transformations, sachant que le conflit est inéluctable quand des visions différentes du futur à faire émerger s'opposent