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Billet de blog 13 juil. 2022

Portrait d'un collectif paysan en mal de terre

Nous partageons aujourd’hui notre histoire, celle de la recherche d'une terre à cultiver. Voici, parmi beaucoup d’autres, notre témoignage des difficultés que nous rencontrons pour devenir paysan·ne·s en France.

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Nous sommes huit ami·e·s agronomes. En 2018, nous décidons que nous deviendrons paysan·ne·s. Pendant trois ans, nous accumulons des compétences techniques et humaines dans différents domaines (production, conseil, accompagnement, recherche). En parallèle, nous nous mettons d’accord sur nos valeurs et nos objectifs communs. 

A l’automne 2021, plus matures, soudé·e·s et sûr·es de nous, nous nous lançons alors dans la recherche d'une ferme à reprendre en Isère. Nous habitons aujourd’hui entre la Drôme et l’Isère où nous nous formons à notre futur métier, lions connaissances sur le territoire et poursuivant l’accompagnement humain du collectif.

La ferme que nous voulons créer sera en polyculture-polyélevage : des champs, des prairies, des porcs et des poules pondeuses élevés en plein air, des vaches et des chèvres laitières, des ruches, du maraîchage et des arbres fruitiers.

Nous voulons produire des produits finis pour les vendre en circuit court : viande, yaourt et fromage, pain, miel, légumes et fruits. La ferme sera en agriculture biologique, et nous écoulerons nos produits sur les marchés, dans les magasins de producteurs ou les épiceries bio. Plus tard, une auberge sublimera nos produits et partagera notre amour pour la gastronomie au plus grand nombre !

La particularité de notre projet ne tient pas qu’à la diversité des activités. Nous sommes un collectif mixte : quatre femmes et quatre hommes. Nous ne sommes pas issus du monde agricole, dans le sens où aucun de nos parents n’est du métier ; nous ne sommes pas originaires de la région, nous sommes juste tombé·e·s sous le charme de ses paysages, son climat, sa vie locale.

Par nos études, nos expériences et nos rencontres, nous avons déjà vécu les contraintes du travail agricole. Ne nous laissant pas décourager, nous voulons expérimenter un modèle qui permette de vivre de notre travail tout en ayant des conditions de travail et de vie acceptables : des week-ends, des vacances.  Produire en préservant les ressources naturelles et les paysages et surtout créer du lien social en proposant une alimentation locale de qualité. 

Notre choix de modèle agricole n’est pas anodin : il répond aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux dans un contexte local, national et mondial où il est urgent de changer !

Notre projet soulève pourtant une méfiance et des critiques qui se cristallisent autour de trois éléments : le facteur humain, le mode de conduite de la production et sa grande diversité.

Nous sommes conscient·e·s de l’incertitude liée au collectif. Nous sommes pourtant convaincus qu’une ou deux personnes ne pourraient pas, dans une ferme telle que nous la cherchons, travailler pour un revenu décent tout en entretenant le paysage (les champs, haies, fossés, chemins, etc.), en ayant de bonnes conditions de vie, en conservant la fertilité des sols... L’agriculture est depuis longtemps familiale et donc collective. Nous sommes simplement un groupe d’ami·e·s plutôt qu’une famille. Nous savons que la santé du collectif est indispensable à notre réussite à long terme. Construire et gérer un collectif, c’est comme maintenir de bonnes relations en famille, ça ne se fait pas à la légère. C’est un travail de longue haleine. 

Nous sommes accompagnés par des structures spécialisées et compétentes pour trouver l’harmonie dans le groupe par une gouvernance partagée et horizontale. Tous les associé·e·s sont impliqué·e·s équitablement pour faire prospérer la ferme mais aussi pour partager le travail, les difficultés, les joies et les peines. Cela assure une bonne organisation et une bonne ambiance de travail, chacun·e se sent à sa place. "Tout seul, on va plus vite ; ensemble, on va plus loin ! " 

Ensuite, notre modèle de production paysan vise l’autonomie et l’ancrage territorial. Il est pour nous important de limiter l'usage d’intrants et d’énergie, de préserver les sols tout en valorisant notre production notamment en transformant les produits bruts, pour des questions écologiques et économiques. Le contexte actuel conforte notre choix.  La guerre en Ukraine exacerbe en effet des problèmes connus depuis des années comme la dépendance alimentaire et énergétique. Le dérèglement climatique met lui aussi à mal le modèle agricole  et agroalimentaire français actuel. Pour nous, il est logique et nécessaire de choisir une agriculture nourricière, locale et biologique. Croyez donc à la faisabilité et la durabilité d'un modèle agroécologique ! 

Enfin, la diversité des ateliers et des productions envisagées n'est que la suite de cette logique : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier est aujourd’hui indispensable. Nous avons vérifié la cohérence et la faisabilité de l'ensemble de ces productions. En y regardant bien, cela ne représente qu'un seul atelier par personne ; mais en mutualisant le matériel, l’énergie et les idées, on obtient un système résilient et durable. Notre diversité est une force, quels que soient les défis auxquels nous serons confrontés. Comme dans le vivant, croyez donc en notre diversité ! 

A ces interrogations d'une partie du monde agricole vis-à-vis de notre projet s'ajoutent des facteurs structurels qui contraignent notre installation. 

Les statuts juridiques sont peu adaptés aux collectifs agricoles, à la pluriactivité et aux modes de financement collectifs. Notre but est de reprendre une ferme où l’on puisse mutualiser l'outil, le travail et la rémunération, intégrer de nouveaux associé.e.s, pérenniser l’exploitation, développer des activités complémentaires, faciliter la transmission. Il nous faut cependant faire des compromis sur le développement de la ferme et l‘intégration de nouveaux associé.e.s si nous acceptons la rigidité du GAEC ou renoncer à une partie des subventions si nous choisissons un autre statut. Nous avons l’espoir que les prochaines générations de paysan·ne·s puissent accéder à de nouveaux statuts plus adaptés.

Malgré ces limites, les collectifs agricoles suscitent de l’intérêt du public et des institutions. L’accompagnement des collectifs agricoles se développe car la demande est croissante. Des modèles de réussite tels que la ferme des Volonteux, la ferme de Sainte Luce, ou la ferme de la Tournerie inspirent la nouvelle génération de paysan·ne·s.

A travers notre histoire, c’est au nom de tous les porteurs et porteuses de projet en mal de terre que nous défendons la légitimité à créer des fermes diversifiées, écologiques, vivantes, sources de lien social, capables d’assurer la souveraineté alimentaire des territoires. A travers notre portrait, nous appelons aussi à nous faire confiance, nous collectif de paysan·e·s engagé·e·s pour l’avenir.

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