L'engagement indispensable des hommes contre le patriarcat

Le sexisme, une affaire d'hommes, Valérie Rey-Robert, 256p, Libertalia, 18 euros

Après avoir publié Une culture du viol à la française, ouvrage dans lequel elle décrypte les racines historiques, judiciaires, sociales et culturelles de la culture du viol1, l'écrivaine et militante féministe Valérie Rey-Robert publie Le sexisme une affaire d'hommes, dans lequel elle s'attaque à la masculinité traditionnelle, la virilité, les stéréotypes de genre qui alimentent la violence masculine envers les femmes et les enfants, mais aussi envers les hommes eux-mêmes.

Arrêter de faire le mâle

L'autrice commence par expliquer que la masculinité est une construction sociale - « on ne naît pas homme, on le devient » - qui produit des normes différentes selon les sociétés et les périodes historiques. Celle que nous connaissons aujourd'hui, qui est inculquée depuis la petite enfance, glorifie des comportements (virilité, hétérosexualité, valorisation de la violence, de la colère, refus de l'échec, domination des femmes, etc) que les garçons et les hommes ne doivent jamais renier sous peine d'être considéré comme féminisé, homosexuel, appartenant aux dominé·es, alimentant ainsi sexisme, homophobie et transphobie.

Selon V.Rey-Robert c'est l'attachement à ces valeurs masculines traditionnelles qui expliquerait que « la majorité des actes de violences – contre soi, les autres, ou les biens – sont exercées par des hommes » . Guerre, terrorisme, trafic de drogues, conduites à risques (incivilités routières) sont majoritairement le fait d'auteurs masculins. De même que les violences faites aux femmes et enfants : 98% des viols ou des tentatives de viols et 96% des violences sexuelles sur mineur·es sont commises par des hommes, très souvent des proches.

Par ailleurs, la question du suicide des hommes plongerait ses racines dans l'expression de la virilité et l'attache aux normes de la masculinité hégémonique. Ceux qui n'ont pas appris plus jeune à gérer frustration ou déception ne sont pas préparés au moment de la perte d'un emploi, ou lors d'une rupture amoureuse d'affronter ce genre de situation, puisqu'on leur a dit que l'échec était impossible pour un homme. Résultats : sommés de régler seul leur problème plutôt que de chercher de l'aide - les normes de la thérapie psychologique étant considérées comme opposées à celles de la masculinité – les hommes ont un taux de suicide très supérieur à celui des femmes.

L'homme : éternelle victime en crise

Face à ce constat, nous devrions assister à une prise de conscience massive des hommes sur les problèmes posés par la violence masculine. Au lieu de ça, on observe plutôt la prévalence de deux discours qui visent à maintenir l'inégalité entre les genres, portés entre autres par les défenseurs de la masculinité traditionnelle et l'extrême droite.

Premièrement, les hommes seraient les vraies victimes de notre société : guerre, justice, garde des enfants, résultats scolaires, pauvreté, pénibilité au travail, dans tous ces domaines, les hommes sont les proies d'injustices que ne connaissent pas les femmes. Ce discours préjudiciable cache en réalité les souffrances qu'elles subissent. Par exemple, les hommes font des métiers plus pénibles que les femmes avec des impacts majeurs pour leur santé. Oui, sauf que la pénibilité des femmes au travail est peu mesurée, et on sait que les accidents du travail augmentent chez celles-ci, et baissent chez les hommes. De plus, s'interroge V.Rey-Robert, quel est le poids de l'expression de la virilité dans la prise de risques au travail ?La réalité est donc plus complexe que le laisse croire ces discours fallacieux.

Deuxièmement, les hommes seraient en crise, et cela par la faute des femmes et des féministes. L'autrice démontre que cette parole sur la prétendue crise de la masculinité existe depuis l'Antiquité et persiste à toutes les époques. C'est une propagande mensongère, une réaction à l'avancée des droits des femmes. Dernière exemple en date : alors que les femmes prennent la parole sous les hashtags #Metoo et #Balancetonporc pour dénoncer les violences sexuelles dont elles sont victimes, des hommes publics, défenseurs de la masculinité traditionnelle, expriment leurs craintes de ne plus pouvoir séduire les femmes en toute liberté. On ne saurait faire plus égocentrique...

Construire une masculinité émancipatrice

Comment s'émanciper de ces discours, se dégager du carcan viriliste et agir en tant qu'homme contre les violences que le système patriarcal inflige aux femmes ? Cela pourrait commencer par écouter ce qu'elles ont à dire. V. Rey-Robert donne des suggestions pour accueillir la parole d'une victime de violences sexuelles (« ne pas minimiser ce qu'elle a vécu », « ne pas la culpabiliser », « ne pas lui expliquer ce qu'elle aurait dû faire », etc) et rappelle qu'il est inutile de donner des conseils de défense à des femmes qui ont un rapport à la violence totalement différent de celui des hommes.

Par ailleurs, il est important que les hommes fassent évoluer la masculinité, en créant « un climat où les violences faites aux femmes seront incompatibles avec les normes masculines ». Il faut en outre les former à intervenir s'ils sont témoins d'une violence sexiste ou sexuelle faite à une femme2, sans avoir recours à la virilité (car elle fait partie du problème), que ce soit face à des inconnus ou lorsque les auteurs de ces violences sont des proches, de la famille, des amis, des camarades, etc.

Ensuite, les hommes doivent réaliser un travail d'éducation pour s'informer et se documenter sur le féminisme, les violences sexistes et sexuelles, sans demander perpétuellement aux femmes de leur expliquer les choses alors qu'internet regorge de ressources (blogs, podcasts, articles, vidéos3, etc). Il y a un gros travail d'éducation également à mener auprès des enfants pour éviter qu'ils intègrent les stéréotypes de genre.

Enfin, il est urgent de repenser la sexualité masculine et « d'abandonner la culture misogyne qui objétise les femmes », de mettre fin à la virilité, de construire une masculinité plurielle et émancipatrice. Il y a encore du travail pour abattre le patriarcat, mais on le comprend bien à la lecture de cet essai de V.Rey-Robert que cela ne se fera pas sans les hommes, pour qui le silence et l'inaction sont désormais signes d'adhésion aux inégalités de genre.

1 https://www.editionslibertalia.com/catalogue/hors-collection/une-culture-du-viol-a-la-francaise

2Voir : Dix choses qui permettent aux hommes de s'opposer à la violence fondée sur le genre : https://www.mvpstrat.com/pdf/French.pdf

3Citons pêle-mêle : le blog de V.Rey-Robert, www.crepegeorgette.com , le site du Planning Familial www.planning-familial.org/fr, le podcast sur les masculinités : Les couilles sur la table, www.binge.audio/podcast/les-couilles-sur-la-table/

 

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