Avignon sans son Festival…

Masquée et « emmasquée »

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La place de l'Horloge VIDE !

 

- Alors Loulle, tu déconfines ?

- Tu sais Victor, nous, les mastroquets, nous sommes habitués à être confinés dans notre rade. Pour vous apporter de la joie, de la convivialité, voire du réconfort lorsque vous avez le tracsir. Mais on est fermé depuis deux mois… Voilà pourquoi vous me manquez, toi, Bert, Ali, Jeannot, Nadia-carte-bleue, la grande Jeannine et même les jeunes glandeurs qui passent leur temps derrière l’écran timbre-poste de leur étrange machine…

- La ville n’est plus la même Loulle. Les rues sont quasi vides malgré la levée partielle et peut-être provisoire de l’assignation à résidence. Et puis, tiens regarde-les les survivants de la covid, regarde-les marcher avec leur muselière, évitant soigneusement l’autre, ne parlant que par onomatopées incompréhensibles sous leur barrière textile. C’est la burka pour tout le monde.

- Et puis cette année Victor, oualou pour le Festival… Coronaviré le Festival. Interdits de séjour les artistes et les festivaliers…

- Eh ouais Loulle. Cette année, Avignon ne sera pas cette somptueuse salope, alanguie au bord du Rhône et cambrée sous les caresses du mistral, qui s’ouvre et qui s’offre pour son grand rut de l’été. Abstinence cette année. On ne verra pas, comme chaque année, à l’intérieur du collier de pierres blondes des remparts une foule cosmopolite et bigarrée d’artistes et de touristes, d’intellos et de clodos, de saltimbanques et de rêveurs, de poètes et de voleurs, tous attirés comme les éphémères par la flamme vers cette scène planétaire de l’illusion théâtrale, ce grand marché du rêve.

- Nostalgie Victor… D’habitude, près de note rade, ou chez Tony, place de l’Horloge, c’est un tourbillon de couleurs et de bruits, un forum grec où la cité festivalière joue, chante, danse, boit à longs gorgeons des nectars anisés odorants et capiteux sous l’ombre bruissante des platanes aux larges poitrails. Ici, les monuments, les livrées et les tours semblent fumer sous la tremblante réverbération des murs gorgés de lumière.

- Ouais… Cette année il n’y aura que les cigales qui auront soif à force de déclamer leur staccato d’amour dans les toisons vertes des grands platanes. Enfin, de ceux qui restent parce que la plupart tombe sous les tronçonneuses. Parait qu’ils ont le chancre. Mais enfin, Loulle, soyons francs, les Avignonnais ont une approche contradictoire de leur festival. Lorsqu’ils sont à l’extérieur de leur ville, ils ne tarissent pas d’éloge sur lui. Et à les entendre pérorer, tous ont bu le pastis avec Jean Vilar, joué aux boules avec Gérard Philippe où mangé l’aïoli avec Jean-Pierre Darras. Ils sont fiers de ce monument virtuel même si beaucoup n’y mettent jamais les pieds. Mais pourtant, lorsque juillet annonce le grand chambardement, les Avignonnais, en masse, fuient leur ville chérie, l’abandonnant pour une lune entière aux hordes lutéciennes et franchimanes, outre-quiévrines et bataves, albioniennes et tudesques, helvètes et transalpines, ibères et lusitaniennes, africaines et orientales, américaines et nipponnes. Ils retrouveront plus tard leur ville, cette somptueuse salope comblée, apaisée et fécondée par les semences mêlées de ses milliers d’amoureux de l’été.

- Eh bien cette année, Victor, on est emmasqué.

- « Emmasquée », c’est un beau néologisme Loulle. En provençal, les « masq », ce sont les sorcières. Être « emmasquée » c’est être sous le coup d’un sort. Alors cette année notre belle salope, avec ce coquin de sort de coronavirus, elle restera chaste, et masquée…

- Ce qui ne nous empêchera pas de boire un coup. À la nôtre !


Photo Michel Benoit

 

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