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Billet de blog 10 janv. 2020

De quoi la «raison d'Etat» est-elle le nom?

Nos gouvernants attachent la «raison d’État» au salut de la nation en vue de justifier leurs offensives funestes sur la scène internationale. La raison d’État s’avère être un instrument d'anesthésie d’une opinion publique rétive à tout déploiement de leur pays sur un front de guerre.

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“Moi j’ai les mains sales. Jusqu’aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu t’imagines qu’on peut gouverner innocemment ?” lâchait le personnage d’Hodoerer dans Les Mains Sales de Sartre. Cette déclaration est le miroir de l’atmosphère de compromission imprégnant la sphère de la gouvernance sous toutes ses formes, jusque sur l’échiquier géopolitique.

Les coulisses peu reluisantes du théâtre géopolitique abritent en effet les trames d’opérations souterraines, estampillées sous le sceau de la “raison d’État”. Nos gouvernants attachent la “raison d’État” au salut de la nation en vue de justifier leurs offensives funestes sur la scène internationale. La “raison d’État” s’avère être un instrument d'anesthésie d’une opinion publique rétive à tout déploiement de leur pays sur un front de guerre. 

En 2003, une armée de faucons, animée par une vision manichéenne et ethnocentriste du monde, a dynamité et lacéré l’Irak sur la base de mystifications dont les conséquences sanglantes nous poursuivent aujourd’hui. Au milieu d’un sirtaki diplomatique bien orchestré, les apparatchiks néoconservateurs se dissimulèrent derrière le paravent de la « raison d’État » pour justifier le tissage de nids de faits apocryphes.

Depuis 2015, l’armée tsariste s’associe aux tueurs en Syrie dans l’asphyxie d’une population entière par la poussière des bombardements, sous le loup de la lutte contre le “terrorisme”.

Cette association entre “raison d’État” et assurance du bien de la nation, a été analysée par Kant dans son ouvrage Vers la paix perpétuelle (1795). Sa plume visionnaire pourfend les moralistes justifiant les actions occultes menées au nom du “bien public” et de l’amoralité de la politique déjà dépeinte par Machiavel. Or, l’exercice du pouvoir basé sur le secret n’est autre que la définition de la raison d’État, théorisée par Botero.

Dans le cadre de sa réflexion, Kant distingue le ratio status et l’arcana imperii. On en vient à brandir le ratio status qui emploie délibérément l’usage du secret pour assurer le salut de la nation et le fait que l’intérêt supérieur de la nation justifie des abus de toutes sortes. Il en est de même pour ce qui est de l’arcana imperii masquant les pratiques secrètes du pouvoir, vouées à se soustraire au regard du public. 

Pour autant, l’inexistence des bénéfices réels de l’arcana imperii et du ratio status, prend le contrepied des comptines chantées par les caciques de la diplomatie. Notre siècle demeure le témoin sempiternel d’actions qui, menées au nom du “bien public”, attisent les braises de la guerre avec toutes ses conséquences. De ces flammes incandescentes émergent sans équivoque des contrecoups qui s’abattent sur les États ayant usé de la “raison d’État” – telle la naissance d’une nouvelle Internationale Djihadiste consécutive à la mise à feu de l’Irak ou la mort lente de ce nouvel ordre mondial inégalitaire créé par la plus grande puissance mondiale. 

De la défense de la « raison d’État » n’ont résulté que des trombes d’humiliations et désolations tant pour ce qui concerne les populations des nations bourreaux que pour celles des nations victimes. Les déroutes telles celle de l’hyperpuissance américaine au Vietnam ou du géant soviétique en Afghanistan sont des exemples d’attaques tristement éloquents sous couvert de la “raison d’État”.

Machiavel a souligné qu’un chef d’État doit se défaire du costume humaniste face aux épées de Damoclès flottant au-dessus de la sécurité de l’État ; mais sous des masques hypocrites, la “sécurité de l’Etat” se retrouve galvaudée, puisque rimant avec les intérêts d’une poignée de nantis. 

Les menaces inexorables de l’arcana imperii et du ratio status sont presqu’inextinguibles. C’est ce legs inique sans perspective de paix et d’équité laissé par des haruspices nous sacrifiant sur l’autel des intérêts pécuniaires, qu’il y a lieu de refuser pour définir notre modèle idéal. Camus disait “il y a sur cette terre des fléaux et des victimes et il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau”.

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