D'une jungle à l'autre

En dépit du discours humaniste d'Emmanuel Macron, prenant le contre-pied des discours venimeux des populistes, la condition des migrants en quête d'un nid de quiétude, reste précaire tant ils sont condamnés à l'abandon et à l'indifférence froide de l'État.

Un exilé parmi d’autres, se mourrait sous un ciel d’acier dans un jardin sinistre n’ayant pour végétation qu’une futaie d’arbres aux épines de fer. Son unique retraite était un réduit de toile soutenu par une maigre ossature glacée, qui flottait sur un océan de misère, de boue fétide hanté de rats, de cadavres de plastiques et de métal.

Il promenait un regard brouillé sur ces squelettes d’abris se concentrant dans cet abîme inhospitalier qui dévorait masse d’êtres, reclus et isolés. Il était enserré dans des nippes puantes qui masquaient à peine les cratères rouges de la gale qui lui brûlaient la peau. Sa gorge sèche était garrotée par l’odeur de la boue, de la poussière et de l’indifférence.

Chaque soir, ses yeux rouges dévisageaient les étoiles glacées qui seules semblaient lui sourire. Leur nitescence d’espoir, les paillettes célestes lui ôtaient la lame glacée qui perçait son cœur abîmé par le brasier de sa terre qui s’est muée en brandon. Des enfants engoncés dans des loques gisaient sur le sol, dans un sommeil peuplé de cauchemar et une atmosphère méphitique.

Les réfugiés devenaient-ils les nouveaux cagots de la patrie de Voltaire et d’Hugo ? Avaient- ils échoué dans le giron du pays des droits de l’Homme ou dans les serres de l’individualisme aux remugles nationalistes ?

La neurasthénie, le désespoir et le froid qui lui lacérait la peau et le cœur, étaient ses uniques et iniques compagnons. L’insensibilité publique qui rôdait autour de lui semblait prête à le précipiter dans d’autres abysses infâmes.

 

L’espérance qui l’exaltait naguère s’éteignait lentement dans le linceul de son déchirement. Un hiver plus tôt, il avait choisi comme d’aucuns, de s’évader de son pays brûlé par la misère, la mélopée du cuivre, les bombes les balles, les plaintes mortelles et le ballet lugubre des monstres en treillis et des cadavres éventrés sur l’autel d’intérêts rivaux. Ces vallées de corps d’enfants décharnés par la faim, consumés par la maladie, perforés de balles, démembrés par les bombes scintillaient devant ses yeux. Il était encore hanté par le fantôme de ces corps encore déchirés par les dents des bêtes charogneuses. Il pleurait sa petite sœur ensoleillée dont les membres baignaient dans un flot de sang, fauchée par d’atroces mains inhumaines. Il avait pour quête la recherche d’un abri dans le printemps européen. Il hasarda un asile pour se blottir dans les bras chauds du pays des droits de l’Homme. Las !

Il se heurta à un hiver glacial tandis que se martelait un discours éclairé rejetant des idéaux pathogènes. Ce poison corrodait les cœurs jusqu’à remplir les bouches d’éructation contre les êtres à la peau châtaine. Le pays de Voltaire survécut à cette épidémie mortifère pour faire triompher son humanisme séculaire. Hélas ! Cet humanisme s’érode encore sur des écueils égoïstes et glacés.

Les pas de jeunes hommes tirèrent l’exilé de sa torpeur. Ils tenaient dans leurs mains des bidons d’eau de fortune. Des robots bleus surgirent et de leur gaz lacrymogène, ils empoisonnèrent cette eau précieuse à la survie dans cette jungle. Leurs matraques commencèrent à pleuvoir dans l’immonde tumulte. Cet atroce nuage s’éleva et planta mille poignards dans ses yeux. Le pauvre réfugié revit les scènes de violences qui enflammaient son pays.

Dans sa niche de fer et de toile moisie, le malheureux s’étiolait tandis que coulaient des flots de paroles sans suite et des torrents de boues sécuritaires. Ses yeux hantés reflétèrent ces enfants noyés dans l’océan de boue après avoir survécu à la mer tueuse qui digérait encore dans son sein agité des milliers de désespérés assoiffés de prospérité et de paix. S’écoulent encore des flots de discours sans espoir du dur doyen.

La saudade l’étrangla et il versa des larmes de sang sur cette terre en flammes, fuie pour échouer sur les ruines d’un humanisme à demi-moribond sur les terres des droits de l’Homme.

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