Des baisers de Sanaa n°1

1er épisode de la série "Des baisers de Sanaa" sur la guerre oubliée au Yémen

http://lavoixdunejeune.blog.lemonde.fr/2018/01/26/des-baisers-de-sanaa-n1/

Allongée dans mon lit étroit avec apathie, je fais face au ciel noir. Une chaleur de plomb asphyxie l’atmosphère dans mon pays. Je voudrais ouvrir les yeux, mais mon cerveau est paralysé par l’épuisement mortel qui envahit tout mon être. Dans certains pays, on compte les moutons pour dormir. Mais moi, je préfère m’abandonner aux souvenirs de ce qui reste de mon enfance au Yémen. Je n’ai que quinze ans et j’ai perdu mon enfance il y a six ans déjà. Je remonte au jour de l’effondrement du tyran Ali Abdallah Saleh que l’on croyait invincible, renversé par la révolte populaire en janvier 2012 qui permit l’élection de Mansour Hadi.

Malgré cette nouvelle présidence, qui devait ouvrir une ère nouvelle avec ce parfum de liberté auquel aspire chaque être sur cette terre, le printemps yéménite est devenu hiver où tout se meurt. Mon pays s’est réduit à un innommable enfer où tout se consume, depuis que des milices tribales, dont des pro-Saleh, se disputent le pouvoir et que les Américains bombardent des terroristes d’Al-Qaïda à coup de drones meurtriers…

Comme si le sort en était jeté, des milices chiites – les Houthis –, soutenus par l’Iran, sont venues à leur tour se mêler à la bataille du pouvoir et attiser notre brasier quotidien qui a vu le départ forcé de notre nouveau président parti se réfugier chez notre voisin saoudien. L’Arabie Saoudite qui n’a pas digéré l’arrivée au pouvoir de ses ennemis jurés par excellence, aux portes de leurs frontières, a constitué avec fracas une coalition arabe. Cette opération militaire dirigée par le géant wahhabite, nous assène de violents bombardements pour déloger à tout prix les Houthis du pouvoir.

Tout cela au plus grand mépris du droit international. Il pleut des orages de bombes, des geysers de cris effrayés parcourent les rues et des cadavres en bouillie jonchent le sol. Aucun jour ne passe sans que la terre ne tremble de douleur. Nous vivons avec la peur qui nous mord les entrailles…

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