Savanah, souvenir d'un lointain

J'ai écrit ce texte il y a longtemps. A l'époque, exactement, où le monde découvrait que la muse germanopratine, l'arrogante Carla, sortait avec l'Alpha primitif du moment: le Président. Je travaillais dans une boite de prod à Boulogne, j'étais jeune, tragique et comme d'habitude, je vivais un amour impossible. Personne ne savait qu'un jour, l'apocalypse aurait bien lieu.

années quarante

Ecoute petite fille, la longue histoire chantée de la pauvre Savanah qui était la maitresse du prince. Sous les palmiers poussiéreux de la lointaine Syracuse elle pleure, la tête enfouie dans ses genoux caleux. Ses cheveux la recouvrent et des oiseaux colorés y firent leur nid et tu sais petite fille qu'il faut toujours être la mieux-aimée de celui qui conte les histoires. Alors simplement que brillent tes yeux encore pour qu'on se souvienne. Si tu rentres pieds nus dans le temple tu savais que le destin avait des griffes. Venir à lui désarmée, parée de ta seule innocence, les paumes blanches comme l'aurore, n'a pas suffit aux Dieux qui ont des becs et des ongles, des dents et des cornes.

Tout juste si la pauvre Savanah, devenue mendiante et recouverte de plumes d'oisillons, se souvenait qu'elle avait été une courtisane adulée et délicieuse. Dans les rues on disait qu'elle était belle mais qu'elle portait malheur. Milles oiseaux naissaient de ses cheveux et c'était surtout des colibris.
Voilà ce que racontait le musicien en caressant sa cythare.

J'étais en voyage et j'étais insouciante. L'homme qui voyageait avec moi s'appellait Nikopol. Il était blond et avait un visage de reporter de guerre : calme et dur à la fois. Cet homme là ne serait jamais heureux c'était certain. Mais je lui donnais de la douceur et il me donnait de la force. C'était lui qui m'avait donné la pilule bleu qui m'avait faite t'oublier. A présent je parcourais l'Egypte avec cet homme, à la recherche d'anciens manuscrits gnostiques. Exactement comme dans un film d'Indiana Jones. La pellicule avait cet aspect satiné et les lumières étaient couleur sépia, comme si le temps se déroulait dans la clarté d'un crépuscule africain permanent : doré et rasant, saturé, année quarante. Depuis que j'avais avalé la pilule bleu dans une chambre du Caire, je n'étais plus que l'écorce d'une jeune fille, sa projection sur un écran. Et l'homme blond qui s'appellait Nikopol allait voir le musicien à la cythare et lui demandait une balade douce, si possible douce comme l'eau d'une cascade transparente, claire et fine et là il disait : fine et souple comme la jeune fille en me montrant du doigt.

Le musicien caressait sa cythare et les notes coulaient, comme échappées d'une roche. Elles étaient joyeuses parce qu'elles venaient de naitre, elles! Nous nous habitons le monde depuis trop longtemps déjà. Il y a un texte gnostique qui s'intitule "Le chant de la perle". 


A l'hotel j'ai récupéré l'étiquette et je l'ai collé sur ma valise de cuir. Moi j'aime le cuir je dis à l'homme accroupie près de lui, mes mains passées sous mes genoux. Le cuir c'est comme la peau d'un homme qui a vécu. Puis je caresse doucement ses joues. Mes doigts effleure une barbe rèche et dure, courte et piquante. Je suis triste pour cet homme parce que je sais qu'il ne sera jamais heureux. Lorsque je le vois parler avec d'autres hommes quand on traverse des frontières ou simplement lorsqu'on s'installe au comptoir enfumé d'un bar : je le vois leur sourire et je vois les autres hommes le respecter et je regarde ces hommes qui sont apaisés de se comprendre et de sentir simplement qu'ils n'auront pas à se battre. L'homme blond est fort et il donne l'impression aux autres hommes qu'ils sont aussi des hommes. Alors ils ont ces sourires calmes et ces paroles simples comme du pain échangé. Ce n'est pas la guerre, homme, bois avec nous compagnon. Et celle qui t'accompagne qu'elle boive aussi! Avec l'homme blond je suis toujours à l'abri. Les autres pensent que je suis sa possession et ils me traitent avec respect. 
Dormir contre Nikopol est une chose pleine de tristesse. Mais comme j'ai avalé la pilule bleue je ne me souviens pas de cet autre corps qui disait lui aussi l'aventure mais la vie la joie et la soif. 
Je suis devenue animale et creuse. Un coquillage qui laisse passer l'air chaud d'ici. Mes lèvres retiennent le sucre et ma peau le sable. Je souris aux silence et aux histoires des hommes.

 

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