Nuremberg Las Vegas

La paix revient dans les coeurs. Elle revient toujours.

Elle regardait le paysage défiler. Il était tôt : 7h15 environ. C'était un vieux train aux vitres sales, aux rideaux de laine plissée, épaisse, d'un mauve passé. Dehors il pleuvait sur l'Allemagne. Une pluie d'aube, fine, printanière. Les forêts étalaient leur vert nouveau sous le ciel gris clair. Un ciel d'argent, dur dans le renouveau du jour.

Elle pensait à l'homme tatoué. Comme il l'avait remplacée vite, par une rencontre virtuelle et de la baise Facetime. Elle le détestait par réflexe mais sur le fond, elle s'en foutait. Elle se sentait légère, indifférente à la nullité de cet homme. Elle avait envie d'un café mais répugnait à se lever, à délaisser le confort doux de sa position, lovée, de son corps tiède contre la vitre fraiche où les gouttes de pluie dessinaient ces petits serpentins d'eau qui faisaient la course les uns avec les autres.

Pour Las Vegas elle avait dû se créer un personnage. Et elle avait choisi la Walkyrie de l'Anneau des Nibelungen. Cela avait été très apprécié et on lui préparait déjà un costume. Finalement, elle s'étira, féline et mélancolique, puis se leva direction le wagon bar.

Il y avait là un petit homme aux yeux de braise, une mèche folle recouvrant son front proéminent. Il portait un costume ardoise et lui adressa un sourire courtois. Elle y répondit puis se tourna vers le comptoir: "Un café s'il vous plait!

- Expresso?" Elle réfléchit quelques secondes. Le petit homme la regardait toujours, avec ce qui ressemblait à de la malice et une intense curiosité.

"double expresso".

Elle se tourna vers lui, accoudée, le menton sur son poing. "Je vous reconnais...

- Vraiment?

- Oui oui! Vous êtes Claude Debussy." Il éclata de rire. Un rire presque d'enfant. "Je déteste Wagner. Que ferais-je dans sa patrie?

- Détester, ce n'est qu'une autre façon d'aimer. Enfin... d'admirer, de jalouser." Il plissa ses yeux très sombres. "Oui... Tu es bien de l'étoffe dont on fait les walkyries toi. Tu connais l'indifférence. Tu sais te transformer en pierre n'est-ce pas?"

On lui tendit son double expresso. Elle remercia. "En pierre... peut-être." Elle porta le gobelet à ses lèvres. "Lorsque les choses deviennent vraiment très laides, il est toujours possible de les ignorer. Ca demande un effort c'est sûr. Mais c'est la meilleure des protections. Cela étant, je ne crois pas que je choisisse... Ca se fait malgré moi.

- Comment t'appelles tu?

- Ophelia.

- Superbe prénom. Enchanté Ophélia!" Et il lui tendit la main. Elle la serra, amusée par les manières cérémonieuses et ironiques du compositeur.

"Et vous,  où allez vous comme ça, Messire Debussy?" Il eut un geste vague. "On m'avait dit Cologne, mais finalement ce serait Nuremberg... Je ne décide pas de grand-chose tu sais Ophélie!" Elle hocha la tête, comme si elle comprenait.

Dehors la pluie avait cessé. Le train filait dans le matin. Ils atteindraient bientôt la région bleue des lacs d'altitude. Et chacun souriait, même le barman.

La paix revient dans les coeurs. Elle revient toujours. 

 

 

 

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